Rigueur et sentiments : le violoncelle, le piano et Onslow par E. Jacques et Maude Gratton

16 Juillet 2014

La figure de George Onslow (1784–1853, né et mort à Clermont-Ferrand) commence à être bien connue des amateurs de musique de chambre. On sait que ses œuvres existent... bien qu’elles ne bénéficient encore que d’un nombre réduit d’enregistrement. J’ai mal commencé avec lui : j’ai voulu écouter le disque des Diotima, un quatuor que j’aime beaucoup — leur Janáček chez Alpha, un concert Berg et Webern à la Folle Journée de Nantes et le disque correspondant n’y sont pas pour rien. J’avais été déçu. Ce disque, pourtant célébré par une partie de la presse, m’a ennuyé — soit que la musique ne m’en séduise guère, soit que les Diotima n’ait pas trouvé quoi me dire avec. Une rencontre ratée, en quelque sorte.

Mais je suis un obstiné. Certains qui me connaissent savent que même après n’avoir pas aimé un nombre non négligeable d’enregistrements du quatuor Mosaïques, j’ai continué à vouloir y trouver quelque chose, je le suis entêté : Diantre ! si c’est bien, pourquoi n’aimé-je pas ? (Oui, je suis pétri de questionnements et d’obsessions de ce genre.)

Je n’ai donc pas fait trop le dégoûté à l’annonce des Sonates pour violoncelle et piano, op. 16 chez Mirare, surtout qu’enfin, j’allais de nouveau pouvoir écouter Maude Gratton ! J’avais salué ailleurs son premier récital, consacré à Wilhelm Friedemann Bach ; je l’avais aussi entendue plusieurs fois à la Folle Journée, avec ce même piano Broadwood (me semble-t-il). J’étais donc relativement confiant. Il y avait fort à parier que cette fois avec Onslow serait la bonne.


Sonate n° 2, Allegro espressivo

On peut dire que mon instinct ne m’avait pas trompé. Dès les premières écoutes, on est séduit par les trois personnalités à l’œuvre : celle d’Emmanuel Jacques — qui connaît bien Onslow : il l’a déjà enregistré avec le quatuor Ruggieri — dont le violoncelle allie lyrisme et fermeté sans jamais tomber dans l’excès ou la caricature, celle de Maude Gratton, dont le jeu est toujours empreint d’une certaine rigueur — c’est une qualité — et d’une éloquence certaine, et celle du compositeur. Oh, ce n’est pas là la première version discographique de ces trois sonates, qui ont auparavant été enregistrées au violoncelle (Maria Kliegel avec Nina Tichman), à l’alto (Pierre Franck avec François-Joël Thollier) et au violon (Ilia Korol avec Norbert Zeilberger, sur instruments anciens). Onslow lui-même jouait du violoncelle. Cette (relative) abondance d’enregistrements traduit l’intérêt que la musique peut susciter. Car au fil des écoutes, on se dit que décidément Onslow savait y faire et que c’est très bien fait, mené d’une main sûre. On l’a souvent dit : Onslow a été sacré « le Beethoven français ». Je n’aime pas cette façon de procéder. Elle ne dit généralement pas grand-chose sur le musicien qui reçoit le titre. Dans le cas présent, je la trouve même un peu mensongère. Revenons à la formule d’origine : Berlioz écrivait à Albert du Boys que « Depuis la mort de Beethoven, c’est lui qui tient le sceptre de la musique instrumentale » (lettre du 24 avril 1829). Ce n’est pas tout à fait la même chose que de dire “le Beethoven français” : c’est plutôt dire qu’on voit Onslow comme le meilleur depuis Beethoven pour la musique instrumentale, c’est-à-dire ici la musique de chambre.

De plus, l’assimilation d’Onslow à Beethoven ne rend pas justice au Français. En écoutant ces Sonates, je pense bien davantage au lyrisme de Mendelssohn, de Schubert (la sonate pour arpeggione) et de Brahms (en particulier aux sonates pour violoncelle et piano de ce dernier : j’y ai trouvé le même genre de continuité entre les deux instruments) qu’aux œuvres torturées de Beethoven. Tout cela en 1820 — date de publication de cet opus 16. Comme Berlioz, je m’émerveille de la « facilité » (Journal des débats, 10 septembre 1837) apparente de la composition, de sa fluidité. Comme Mendelssohn, Brahms ou Schubert, Onslow me paraît ici l’héritier d’une forme de classicisme alliant une expressivité intransigeante, mêlée parfois de fougue, à la plus grande clarté des lignes. Et je ne suis guère étonné que cette musique ait tant plu outre-Rhin.


Sonate n° 3, Adagio

D’Emmanuel Jacques et de Maude Gratton, on a surtout envie de souligner à quel point ils servent la musique et ils en font scintiller les beautés. La version ici proposée brille par son parfait équilibre, aussi bien entre les deux instruments qu’entre les deux instrumentistes, par son charme de sentiments comme par sa lisibilité.

Il y a, je l’ai dit, de la rigueur, et une forme indubitable de noblesse dans le non-échevelé (je n’aime pas qu’on surjoue, et ici ce n’est pas le cas), mais point de froideur ; il y a de l’hédonisme, car les sonorités sont belles et captées avec soin, sans apprêts superflus ; il y a une émotion douce et raffinée par endroits, plus prenante par d’autres. Bref, il y a assez de quoi y venir et y revenir. Je ne vois pas bien ce qu’il vous faudrait de plus.

George Onslow, Sonates pour violoncelle et piano, op. 16

Emmanuel Jacques, violoncelle Jacques Boquay, 1726, archet d’Alexandre Aumont d’après Tourte

Maude Gratton, piano John Broadwood & sons, 1822

Mirare, avec le soutien du Palazzetto Bru Zane, 2014. Ce disque peut être acheté sur le site de l’éditeur ou sur Qobuz, qui permet par ailleurs d’entendre un extrait de chaque piste.

Petit bonus :



Brahms, Sonate pour violoncelle et piano op. 38, Allegro non troppo (à rééditer)

D’ailleurs, une autre référence à rééditer : les quintettes op. 38, 39 et 40 par l’Archibudelli et les Smithsonian Chamber Players (Sony).

Commenter cet article