“Transitions”, récital de pianoforte d’Olga Pashchenko

2 Avril 2013

Pour le dire franchement, la pochette de ce disque ne m’attirait guère. La photo de l’artiste, qui ne la met pas tellement en valeur (à mon sens, du moins), m’inspirait plus de méfiance qu’autre chose, et je me méfiais aussi de “fortepiano” qui aurait bien pu, dans mon esprit, signifier “piano” tout simplement, puisque l’artiste est russe et que “piano” se dit encore aujourd’hui “fortepiano” en russe. Ma curiosité était néanmoins piquée de voir le nom de Mendelssohn.


Il faut bien admettre que je m’étais tout à fait trompé. J’aurais même pu intituler cette chronique “les préjugés vaincus” ou “l’habit ne fait pas le moine” : ce disque est l’un de ceux qui m’a le plus enthousiasmé. Jugement tout à fait personnel : la version que propose ici Olga Pashchenko de l’opus 111 de Beethoven est à mon goût la meilleure sur pianoforte, et tout à fait digne de figurer aux côtés des meilleures tout court. Il en va de même de ses Variations sérieuses de Mendelssohn. Deux œuvres, de plus, que dans le répertoire pour piano j’affectionne particulièrement.

Olga Pashchenko, née à Moscou en 1986, a été une enfant prodige, donnant son premier récital à neuf ans, à New York. Ce point m’intéresse bien moins que son double cursus : très tôt, elle joint à ses études de piano un cursus de clavecin, avec Olga Martynova. Par la suite, elle a également étudié avec Alexei Lubimov. Elle étudie encore actuellement, auprès de Richard Egarr, à Amsterdam. Voilà donc une musicienne qui ne se contente pas de ses succès et continue de s’enrichir. D’ailleurs, réaliser comme premier disque un récital de pianoforte quand on pratique aussi le piano “moderne”, voilà qui n’est pas banal !

J’ai déjà signalé quels sont les deux gros morceaux de son programme : la sonate en ut mineur op. 111 de Beethoven et les Variations sérieuses en mineur op. 54 de Mendelssohn. À leurs côtés figurent la première série de Bagatelles op. 33 du premier, et la sonate en fa mineur op. 61 de Jan Ladislav Dussek, l’Élégie harmonique sur la mort de son Altesse Royale le Prince Louis Ferdinand de Prusse.

Olga Pashchenko explique dans le livret la ligne directrice choisie pour son programme : explorer la transition progressive qui s’effectue entre le classicisme et le romantisme. De nombreux points de passages sont ainsi évoqués : l’Élégie harmonique de Dussek renvoie à Beethoven à au moins deux égards : d’abord par sa forme en deux mouvements alors qu’elle est intitulée “sonate”, comme l’opus 111 ; et puis aussi parce qu’elle est composée comme un deuil pour le prince Louis Ferdinand de Prusse, lui-même pianiste, que Beethoven estimait et à qui il avait dédié, en 1804, son Troisième concerto pour piano et orchestre.

Autre transition : Mendelssohn a composé ses Variations sérieuses pour les offrir à un album dont la vente était destinée à recueillir des fonds pour ériger une statue du « Maître de Bonn ». Mais la pièce, avec son thème en forme de choral, évoque aussi Johann Sebastian Bach, que Mendelssohn admirait beaucoup.

De même, le choix des Bagatelles op. 33 va plus loin. Comme elle l’écrit elle-même , elles ont quelque chose de « la grâce classique la plus exquise et [d’] un geste presque baroque » et se rattachent à l’esthétique de la pièce de caractère, pratiquée quelques décennies plus tôt par Carl Philipp Emanuel Bach, qui est un peu le père inavoué du romantisme. De même, l’Élégie harmonique et l’opus 111 de Beethoven se rapprochent de la fantaisie, autre genre pratiqué par Carl Philipp.

Le programme est donc extrêmement bien fabriqué, évoquant en quelques dates un vaste mouvement de transition, comme le veut son titre, et ménageant, entre les vastes pièces passionnées une pause bienvenue avec les Bagatelles, plus légères, et même non sans un certain humour. Je regrette simplement que le montage du disque n’ait pas laissé davantage de temps entre chaque pièce. Cinq ou six secondes de silence n’auraient pas été de trop entre la fin de l’Élégie harmonique et le début des Bagatelles, entre la fin de ces dernières et le début bien attaqué de l’opus 111 — d’autant que l’instrument change !

Pour servir ce programme, Olga Pashchenko a choisi deux instruments à peu près contemporains des pièces qu’elle joue  et ayant chacun une certaine personnalité: pour l’Élégie harmonique (1806–7) des les Bagatelles (1802), un piano de Donat Schöfftos, le gendre d’Anton Walter, de 1812 au son encore ancré dans le siècle classique, un piano qui résonne beaucoup et “tinte” même un peu, sans excès. Pour l’opus 111 (1821–22) et les Variations sérieuses (1841), un instrument un peu plus tardif, à la sonorité plus dense et plus ronde, un Conrad Graf de 1826.

La pianiste tire des deux instruments une variété de couleurs et de nuances enchanteresse. Elle semble connaître l’un et l’autre à fond et savoir aussi bien jouer la carte de la puissance — jamais agressive — que celle de la douceur ; en cela, elle me rappelle un peu Plamena Mangova. Le phrasé, aussi, est extrêmement soigné. De tout le disque émane un sentiment de très grande maîtrise des instruments et des pièces joués.

Sa lecture des pièces est aussi passionnée qu’habile, mêlant inspiration (ou illusion d’inspiration fournie par le travail) et science de la dramaturgie. Le toucher est subtil et ferme, sans mollesse ni dureté. Je ne me suis pas ennuyé un moment. Je n’ai pas eu l’impression de quelque chose d’artificiel, de fabriqué, voire de trop intellectualisé, mais je n’ai pas eu non plus le sentiment d’une interprétation irréfléchie qui n’aille nul part. On est bien, d’un bout à l’autre — sauf peut-être dans les Bagatelles — dans le romantisme sans guimauve mais aussi sans vain tapage. Et quel souffle !

À aucun moment, même dans l’opus 111 et dans les Variations sérieuses, pour lesquelles j’ai dans l’oreille plusieurs interprétations dont certaines m’apportent beaucoup de plaisir et même de satisfaction, je n’ai eu envie d’entendre autre chose, plus de ceci, moins de cela, que ce qui m’était offert.

Satisfaire l’auditeur dans des pièces aussi connues était une tâche ardue que, jusque-là, aucune interprétation historiquement informée de l’opus 111 ni des Variations sérieuses n’avait, à mon goût, accomplie. Ce disque devient pour moi une référence dans ces deux œuvres, à côté des versions historiques — mais pas historiquement informées — de noms aussi grands que ceux de Sviatoslav Richter et Rudolf Serkin.

Transitions

Jan Ladislav Dussek : Sonate en fa mineur, op. 61, Élégie harmonique sur la mort de Son Altesse Royale le Prince Louis Ferdinand de Prusse.

Ludwig van Beethoven : Bagatelles, op. 33 ; Sonate en ut mineur, op. 111.

Felix Mendelssohn : Variations sérieuses en mineur, op. 54.

Olga Pashchenko, pianoforte

Fuga Libera (Outhere), 2012.

Extraits proposés :
1. Dussek : Élégie harmonique…, premier mouvement (Lento patetico — Tempo agitato)
2. Beethoven : Sonate en ut mineur op. 111, premier mouvement (Maestoso — Allegro con brio ed appassionato)

Rédigé par L’Audience du Temps

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