Réflexions et chroniques d’Ambronay (I)

7 Octobre 2013

J’ai pu assister au troisième week-end du festival d’Ambronay de cette année ; ce voyage à travers six concerts m’a inspiré diverses réflexions que je livrerai en plusieurs volets. Le premier, que voici, est assez long, mais les plus impatients pourront se dispenser d’une de la longue introduction, dont la fin est marquée par trois astérisques.

Dans le monde de la musique ancienne aujourd’hui — et en fait, il me semble, de la musique en général —, la spécialisation n’est guère trop à l’honneur. On estime, peut-être, que ne faire que du “baroque” est déjà une spécialité — une spécialité qui couvrirait la musique qui va de 1600 à 1760, voire 1800, période de base potentiellement étendue soit avant — je pense par exemple à François Lazarévitch, dont certains auront remarqué qu’avant même Je voy le bon tens venir il collaborait déjà régulièrement avec l’excellent et trop rare ensemble Micrologus — soit après — puisque bien des “baroqueux” ont exploré, avec plus ou moins de bonheur, la musique de l’époque romantique et post-romantique: on ne peut guère, ce me semble, faire sérieusement l’impasse aujourd’hui sur le travail de John Eliot Gardiner pour Beethoven, Brahms et Berlioz, sans parler de Chabrier et Bizet voire Debussy, sur les réalisations de Frans Brüggen, Jos van Immerseel et Bruno Weil pour Schubert, de Brüggen et Herreweghe pour Mendelssohn, etc.

Peut-on réellement dès lors parler de spécialisation ? Est-ce vraiment une spécialité de faire de la musique française, allemande, anglaise, italienne, ne fût-ce que du début du baroque à l’aube de l’ère classique ? Je ne le pense pas. Sans doute, avoir le nez strictement rivé sur un seul petit coin de domaine n’est pas bon, mais ne jamais explorer les choses à fond ne l’est pas non plus — or, c’est plutôt, il me semble, dans le premier excès que dans le second que le monde musical se situe.

Se spécialiser, c’est, en apparence, s’enfermer dans une cage, si dorée soit-elle, et s’interdire de brouter l’herbe, toujours plus verte, du voisin. Mais c’est aussi mieux chercher, parfois mieux comprendre, souvent trouver davantage. Que dirait-on d’un archéologue qui, découvrant un site, l’abandonnerait sans vergogne après avoir trouvé trois ou quatre pièces intéressantes — sans chercher plus loin s’il n’y en a pas des centaines d’autres ?

À l’heure ou les musiciens doivent savoir tout faire et pouvoir suivre les vents des modes, se spécialiser exige du courage et de la détermination. Et a fortiori pour se spécialiser dans un domaine qui n’est pas “vendeur”, qui n’est pas “accrocheur” — un ensemble qui ne ferait que du Bach, que du Mozart ou du Vivaldi n’aurait guère de mal à subsister et à rencontrer le public, et d’ailleurs il paraît tout à fait concevable ; un ensemble qui ne ferait que du Telemann paraît une lubie, un ensemble qui se consacrerait exclusivement à l’opéra en France de Lully à Rameau semble inconcevable et d’ailleurs n’existe pas — en témoigne le manque profond de documentation discographique dans ce domaine : est-il décent, bon dieu, qu’il n’y ait pas un enregistrement intégral de L’Europe galante de Campra ? La non-spécialisation conduit au picorage — qui peut, bien sûr, être heureux et donner lieu à de belles réalisations, je ne le nie nullement et le constate même avec plaisir souvent — et donc à délaisser beaucoup et parfois à mal faire, en ignorant bien des paramètres essentiels à tel ou tel répertoire — et on ne peut pas exiger d’un chef qu’il sache tout.

On se retrouve ainsi d’une part avec des trous, des périodes, des répertoires laissés en friche, et d’autre part avec des disques et des concerts parfois séduisants mais manifestement historiquement non informés — voire parfois désinformés. Et c’est ainsi que l’on se retrouve à entendre à tort et à travers, pour ne donner qu’un exemple, des instruments qui n’existaient pas à l’époque de la musique qui est jouée, par exemple de la flûte traversière baroque, à perce conique et avec une clef, dans de la musique de 1610, au moins 60 ans avant qu’elle n’apparaisse.

Heureusement, certains ensembles ont opté pour la spécialisation, et ce depuis longtemps, et même sur des répertoires “niches” — je ne citerai qu’un exemple parmi d’autres, celui de La Venexiana, longtemps spécialisée exclusivement dans le madrigal, et dont la Compania del Madrigale se fait aujourd’hui l’heureuse héritière. Il en résulte des lectures généralement exemplaires et qui font — et feront — date. Je remarque aussi que si dans le domaine du strict madrigal, La Venexiana s’avère toujours excellente, l’accueil des versions qu’elle propose dans des répertoires limitrophes — derniers livres de Monteverdi, opéras du même ou de Cavalli — est bien moins unanime, et de fait ces versions me paraissent des jalons moins essentiels dans la discographie. (Ce qui ne m’empêche même pas de les aimer.)

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Le cas de l’ensemble Correspondances est également très révélateur. En se consacrant presque exclusivement à la musique baroque religieuse française, et en particulier à celle de Charpentier, il montre, aussi bien par son récent opus discographique que par son équivalent en concert, tout ce que la spécialisation apporte, car il est manifeste que la justesse de la lecture que livre Correspondances de ces pièces émane d’une familiarité, d’une intimité avec les partitions et d’une connaissance de leur contexte, qui elles-mêmes découlent d’un travail approfondi.

J’ai rencontré Sébastien Daucé qui a eu la gentillesse de me raconter un peu les débuts de Correspondances.

On a travaillé pendant six mois sans aucun objectif. Ce n’était pas vraiment prémédité de ma part, mais ça a permis de voir que les gens n’étaient pas si connaisseurs de la musique française, très demandeurs, très disponibles pour travailler… Parce qu’en allant jouer ici ou là, on se dit parfois : « quel gâchis de ne pas pouvoir travailler à fond, à fond, quand on fait un concert ! » Du coup, c’était une chance de se dire au départ qu’on pouvait travailler à fond pendant trois heures sur le même motet pour avoir un résultat absolument impeccable, sans réel but… et c’est resté dans le fonctionnement de l’ensemble.

Le résultat vaut tous les discours. Réjouissons-nous, car Correspondances devrait continuer sont exploration de la musique religieuse baroque française, avec en particulier en vue des motets de Moulinié.

Mais pour l’heure, la belle église de Pérouges s’est remplie ce jeudi 26 septembre, de la musique de Charpentier exécutée, aurait-on dit à l’âge classique, « dans toute sa perfection » — et il y a là l’idée d’un accomplissement. Le concert reprenait le programme du disque récemment paru chez Harmonia Mundi : Miserere H. 193 dit « des Jésuites » parce que le compositeur le reprendra pour eux quand il travaillera pour le collège Louis-le-Grand, mais qui a été composé d’abord pour la famille de Guise, Annunciate superi H. 333 et Litanies de la Vierge H. 83. Outre deux pièces instrumentales — une Antienne H. 526 et une Ouverture H.536, également enregistrés —, le motet pour bas-dessus O Sacramentum pietatis H. 274, qui figurait dans le premier disque de l’ensemble (O Maria, Zig-Zag, 2010, mais pas avec la même chanteuse), complétait le programme.

Je ne saurais m’étendre longuement sur ces motets pour la famille de Guise. Marie de Lorraine, duchesse de Guise, a entretenu à son domicile une musique tout à fait somptueuse ; elle avait séjourné à Florence dans sa jeunesse, et cette période italienne ne fut sans doute pas pour rien dans son choix d’engager Charpentier juste à son retour de Rome, au début des années 1670. Il va composer pour elle de la musique très recherchée, avec en particulier une polyphonie vocale à six voix accompagnés de trois parties instrumentales. L’écriture frappe par son oppulence sonore, son inventivité, sa plénitude et sa richesse harmonique qui ménage bien des surprises. Ceux qui voudraient en savoir un peu plus sur ces pièces précisément se reporteront avec profit aux deux notices — complémentaires — du disque, signée d’une part par Catherine Cessac, et de l’autre par Sébastien Daucé.


© Bertrand Pichène

Correspondances n’est plus un ensemble dont on vante la précision, l’équilibre ou le soin du détail. Ces qualités-là, les auditeurs des deux disques parus chez Zig-Zag, consacrés à Charpentier puis à Boësset, en sont convaincus. Ce qu’en revanche l’ensemble a gagné, à mon sens, avec le temps, c’est un peu de fermeté et de couleurs. Déjà le disque Boësset laissait entendre une évolution tangible depuis le premier Charpentier, évolution qui s’est trouvée encore plus nette dans le deuxième disque Charpentier, paru à la fin d’août chez Harmonia Mundi.

La lecture que nous proposent Sébastien Daucé et son ensemble de ces pièces est à tous égards lumineuse. D’abord, c’est l’impression d’ensemble qui s’en dégage : une vive clarté souvent semble baigner ces pages, en particulier du point de vue des timbres. Toutes les voix sont d’émission franche et nette, sans effort apparent. Mais la clarté est aussi et surtout — et c’est à cet égard sans doute que l’interprétation de Correspondances me paraît essentielle, au sens le plus strict du mot : « dont on ne peut se séparer », oui, mais surtout parce qu’elle révèle ce « qui appartient à la nature propre d’une chose d’une chose » (Littré) — celle de la musique, de sa structure, de son écriture. Chaque pièce est ciselée, chaque moment de chaque pièce l’est aussi, avec toujours une vue d’ensemble, une recherche de variété délicate, sans effets trop marqués, mais d’une variété efficace — aussi bien à mettre en valeur la musique qu’à en souligner la richesse et à ne jamais laisser l’auditeur, fût-il indolent, dans l’ennui.

Je m’en voudrais de ne pas évoquer la qualité de toutes les voix, qui, si elles sonnent ensemble à merveille et repaissent l’auditeur d’un son rond et plein, sont aussi dotées d’une réelle personnalité, que ce soit les dessus plutôt clairs (Caroline Weynants en tête, que j’écoute toujours avec bonheur, et Caroline Bardot, un peu plus effacée peut-être que ses consœurs) ou à peine plus corsés (Violaine Le Chenadec, que j’avais déjà remarquée avec l’ensemble Les Surprises ; depuis l’an dernier, la voix a assurément gagné en ampleur et en délicatesse), le très élégant bas-dessus de Lucile Richardot, au timbre sombre, la haute-contre gracieuse de Stephen Collardelle, la taille naturelle de Davy Cornillot ou la basse-taille pleine de chaleur et de finesse ; Paul-Henry Vila, enfin, assure une basse ferme mais sans aucune lourdeur.

Les parties instrumentales ne sont pas en reste, avec un continuo d’une remarquable tenue qui assure une fondation solide, des violons et flûtes merveilleusement phrasées, admirables aussi d’entente et de complémentarité.

Il y a indéniablement dans la lecture de Correspondances, en plus d’une séduction du timbre de l’ensemble, une ferveur confiante et généreuse, et une lisibilité extrême et incarnée du propos musical.

Dès les premières mesures du Miserere, je suis frappé aussi par le soin apporté à l’articulation — chez les chanteurs aussi bien qu’aux instruments —, et par le grand sens de la dynamique : Sébastien Daucé conduit l’auditeur d’un bout à l’autre des pièces, sans précipitation aucune, mais avec aplomb ; il maîtrise parfaitement la construction dramatique, la succession des séquences qui composent chaque motet. On sait dès les premiers instants qu’on ira jusqu’au bout du programme sans jamais s’ennuyer (et dans le cas du disque, sans l’arrêter). En écoutant Correspondances dans ces pièces de Charpentier, on a l’impression que tout est là, mais que rien n’est montré du doigt, rien n’a l’air de dire « voyez bien ce que je fais ici » ou « quel bel effet j’ai placé là ». C’est l’intelligibilité mêlée à l’émotion. Je ne peux que répéter encore le mot : essentiel — la “quinte-essence” de Charpentier.

Je remercie chaleureusement Sébastien Daucé pour le temps qu’il a bien voulu m’accorder, pour sa gentillesse et sa disponibilité ; je remercie également Véronique Furlan et le festival d’Ambronay.

Illustration musicale :
Miserere H. 193, début. Extrait du disque Litanies de la Vierge (Harmonia Mundi, 2013), qui peut être acheté ici.

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