Les frères Pla : le hautbois en majesté

2 Juin 2013

Leur jeu est la perfection même : voilà ce que dit le Mercure de France de mai 1752 de « Messieurs Pla espagnols » ; quelques mois plus tard, le Mercure de janvier 1753 informe ses lecteurs que « Messieurs Pla jouèrent un concerto de leur composition, avec toute la perfection qu’on était en droit d’attendre de leur réputation. » Et puis, en octobre : « on exécuta une Symphonie de M. Pla, ce délicieux Hautbois Espagnol, que nous avons le regret de me plus entendre. » C’est dire assez si Joan Baptista, l’aîné, et Josep Pla, le cadet, furent estimés en leur temps. « Ils ne laissèrent rien à désirer, ni dans la douceur du son, ni dans la délicatesse des traits, ni dans le tour et la justesse de leur exécution », dit encore le Mercure de mai 1752.

Pourtant aujourd’hui les œuvres des frères Pla sont bien oubliées : peu enregistrées, elles sont encore moins éditées (et souvent mal), de telle sorte que les hautboïstes qui auraient envie de les jouer devraient se donner bien de la peine pour se les procurer. En guise de réparation, l’un des rares enregistrements consacrés aux Pla est tout bonnement l’un des plus beaux disques de hautbois que je connaisse.

Comme tant d’autres musiciens de leur temps, Joan Baptista (ou Juan Bautista, Giovanni Battista…) et Josep (ou José) Pla étaient des virtuoses itinérants. Ils parcouraient l’Europe et régalaient cours et salles de concerts de leurs talents pour le hautbois, s’arrêtant parfois quelques temps au même endroit. Ainsi, ils seront par exemple Cammersmusici de la cour du duc Carl Eugen de Wurtemberg ; ils ont aussi été quelques temps membres de la Chapelle et de la Chambre du Roi en 1752–1753. On les retrouve aussi à Londres…

Après la mort de Josep, survenue en 1762, Joan Baptista continue sa carrière à travers l’Europe, puis s’établit à la cour de Lisbonne en 1769. Il joue, en plus du hautbois, du psaltérion, instrument qui connaît une certaine vogue depuis les années 1730 environ.

Mais les frères Pla étaient aussi compositeurs — et c’est à ce titre surtout qu’ils nous intéressent aujourd’hui. Œuvrant principalement pour leur instrument et le mettant à l’honneur, ils nous ont laissés concertos, trios, sonates avec basse continue et pour deux hautbois sans basse… Certaines de leurs œuvres ont été éditées, dont un recueil de Six Sonatas for two German Flutes, Violins or Hautboys with a Bass par J. Hardy à Londres en 1754, abondamment illustré par un très beau disque de l’ensemble Rossi Piceno (voir ci-dessous).

Tout l’œuvre des deux frères Pla semble tourné vers le hautbois et destinée à le magnifier. Pourtant, un observateur attentif ne manquera pas de remarquer Six sonatas for Two German Flutes or Violins compos’d in a Pleasing agreable Style publiés à Londres.

Il est probable que cette instrumentation s’explique par l’édition : elle vise un public, en particulier d’amateurs, et les traversistes amateurs sont très nombreux — contrairement aux hautboïstes amateurs. Publier un recueil de sonates pour flûtes, c’est s’assurer une certaine clientèle. Mais l’édition a pu impliquer une modification. Quand les frères Pla jouaient leurs œuvres au hautbois, comme le mentionnent tous les comptes-rendus de concerts, ils disposaient d’un do grave qui est absent de la flûte traversière baroque. Inversement, l’aigu n’est guère le point fort du hautbois baroque, contrairement à la flûte traversière. Il est très probable que les pièces ont été transposées d’un ton au-dessus — ce qui permettait de se débarrasser des do graves injouables aux flûtes — lors de la publication.

D’ailleurs, l’une des sonates en trio publiées en 1754 — où la flûte figure en premier dans les instruments mentionnés par le titre —, originellement en fa majeur, a été publiée à nouveau entre 1769 et 1775, cette fois en mi bémol majeur. Il est frappant de constater que toutes les sonates en duo, quand on les transpose un ton plus bas, “tombent” dans des tonalités qui conviennent extrêmement bien au hautbois baroque — fa, do, si bémol majeurs, et la mineur. Leur apparente contribution au répertoire flûtistique provient donc, à mon sens, d’une distorsion de perspective*.

Le style des frères Pla est celui de leur temps : un style plutôt galant, qui regarde déjà nettement — c’est particulièrement vrai des concertos — vers le classicisme. Quand il y a deux hautbois, ils se complètent merveilleusement, et je doute que l’on ait jamais écrit quelque chose qui fasse mieux sonner deux hautbois ensemble — ce qui ne veut pas dire qu’aussi bien n’existe pas. C’est comme si chaque hautbois se reflétait et dans l’autre. Il n’est pas rare que dans les trios, un des hautbois joue des arpèges pendant que l’autre se voit confier des lignes plus mélodiques. Le résultatdépasse la galanterie que l’on attribue, souvent avec une pointe de mépris, aux compositeurs cette période.

Deux disques rendent justice à la musique des frères Pla. Il y a d’abord un disque de concertos de l’ensemble Zefiro, dirigé du hautbois par Alfredo Bernardini. Il permet de mesurer la variété des œuvres et une certaine évolution, puisque s’y trouvent : un concerto authentiquement galant pour deux hautbois (Paolo Grazzi s’y joint à Alfredo Bernardini), peut-être déjà composé à Paris en 1752, et publié ensuite à Londres, un concerto un peu plus sophistiqué, en do majeur, sans doute de la même période, et deux concertos clairement plus élaborés, dont les manuscrits contiennent même des cadences. « Leur richesse de conception, leurs amples développement, leur complexité, suggèrent une datation postérieure aux autres [concertos], et par conséquent une attribution provisoire à Joan Pla », écrit Josep Dolcet, spécialiste des Pla. Le disque est complété par le trio en mi bémol que j’ai évoqué plus haut.

L’interprétation est techniquement impeccable — en particulier pour les solistes, dont les parties sont redoutables, et qui jouent sur des copies de hautbois d’un facteur contemporain des Pla, Xuriach — dynamique sans être excitée, et globalement très équilibrée — même si j’ai trouvé les cordes un peu pâles.


Le disque cependant que je recommanderais le plus, c’est celui de l’ensemble Rossi Piceno, publié par Ramée en 2006, et consacré majoritairement aux trios. Outre quatre trios pour deux hautbois et basse continue, on y trouve aussi un trio pour hautbois, violon et basse continue, et une sonate pour hautbois (seul) et basse continue en do mineur d’une redoutable difficulté technique. Les œuvres sont toutes très séduisantes, et l’écriture en trio des frères Pla est riche, foisonnante, pleine…

L’ensemble Rossi Piceno lui rend parfaitement justice, avec des sonorités sans aucune dureté, un phrasé enchanteur d’une grande finesse, un continuo délicat mais ferme… Rien ne manque à ce disque, ni du point de vue de l’intérêt des œuvres, ni du côté de l’interprétation — et c‘est à ce titre que je le considère comme l’un des plus beaux disques de hautbois qui soit, et que donc je le recommande aussi chaleureusement possible.

Extraits proposés :
1. Trio en do majeur, 1. Allegretto — Rossi Piceno
2. Concerto en si bémol majeur, 2. Larghetto — Zefiro
3. Concerto en sol majeur, 1. Allegro spiritoso — Zefiro
4. Trio en mi bémol majeur, 3. Allegro ma non tanto — Rossi Piceno

Les illustrations sont des photographies d’un hautbois du facteur Hendrik Richters (1683–1727) conservé au Metropolitan Museum of Art.

Note. * Un éditeur propose ses sonates. Cependant, il les annonce comme sonates pour hautbois tout en les laissant dans leurs tons d’origine, ce qui me paraît un peu malhonnête. De plus, l’édition n’est pas Urtext. Le facsimilé, en revanche, se trouve aisément en ligne.

Le disque de Zefiro peut être acheté ici ; celui de Rossi Piceno sur le site de l’éditeur ou ici.

Bonus.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #Pla, #hautbois, #Rossi Piceno, #Zefiro, #Alfredo Bernardini, #Domaine hispanique

Commenter cet article

Christine Filiod-Bres 02/06/2013 11:25

Alors moi, si on me propose du hautbois je suis aux anges, car j'aime tellement cet instrument, tout comme le basson et le clavecin ! Merci pour cette belle chronique, très intéressante, qui m'a fait découvrir les frères Pla, car le seul Pla que je connaissais, est le grand écrivain catalan, également nommé Josep Pla, (1897-1981), qui a beaucoup écrit sur cette belle région de Palafrugell, dont il était originaire. Je pense que ce disque ne devrait pas trop tarder à venir étoffer ma discothèque.

L’Audience du Temps 03/06/2013 10:04

Merci pour votre commentaire ! J’ai effectivement pu m’apercevoir au cours de mes recherches qu’il y avait un Josep Pla bien plus récent.
Évidemment, j’aime beaucoup le hautbois aussi, et c’est sans doute une des raisons de mon affection pour les Pla.
J’espère que le disque vous apportera autant de satisfaction qu’il m’en a apporté.