Le ballet romantique retrouvé : La Sylphide

2 Août 2013

Paris, 1832. Le romantisme a atteint de plein fouet le théâtre le 25 février 1830, à la création d’Hernani ; puis la musique, avec les Épisodes de la vie d’un artiste de Berlioz, plus connus sous le titre de Symphonie fantastique, composés au cours de ces mêmes mois de février et mars 1830 (la symphonie sera créée publiquement le 5 décembre de la même année). Pourtant, le monde de ballet se repaît encore de créatures mythologiques ou de situations rustiques et bourgeoises, sans être vraiment romantique.

Mais au mois de mars 1832, les choses vont changer, sous l’impulsion de deux personnages importants de l’Opéra de Paris : la danseuse Marie Taglioni, et le ténor Adolphe Nourrit. Ils jouent ensemble dans Robert le diable de Giacomo Meyerbeer, Eugène Scribe et Germain Delavigne. En effet, l’Académie royale de musique imposait aux créateurs d’opéras que leur œuvre contienne un passage chorégraphique au troisième acte. Or, dansRobert le diable, le chant — Adolphe Nourrit — dialoguait avec la danse — Marie Taglioni — dans les galeries d’un cloître d’où l’on voyait plusieurs tombeaux. Nourrit fut impressionné par la danse de la Taglioni et se mit en devoir de lui écrire un livret de ballet qui la mettrait pleinement en valeur.

Marie Taglioni fut parmi les premières, non pas à pratiquer, mais à réellement maîtriser la danse sur les pointes. En s’inspirant, quelque peu lointainement, d’un conte de Nodier, et sans doute d’autres lectures à la mode comme celle de Walter Scott, Adolphe Nourrit va forger pour la danseuse le rôle de la Syplhide, une créature des airs. La danse sur pointes n’est alors plus une coquetterie de virtuose, mais trouve son sens dans le personnage : la Sylphide doit être le plus immatérielle possible, et ne toucher le sol qu’à peine. C’est d’ailleurs toute la technique de Marie Taglioni qui sera mise en valeur, en particulier son art des sauts et de la réception tout en douceur, en pliant un peu les jambes et en posant d’abord la pointe, puis le reste du pied. Le chorégraphe choisi n’est autre que Philippe Taglioni, père et professeur de la danseuse.

L’argument des ballets est toujours assez simple, mais l’intrigue elle-même compte peu, moins que les possibilités de traitement des personnages qu’elle offre aux danseurs. Dans La Sylphide, James, au matin de ses noces, rêve d’une créature éthérée… Mais rêve-t-il ? Il voit effectivement la Sylphide à ses pieds. Mais bientôt elle disparaît… et apparaît la fiancée de James. Durant tout le premier acte, James est tiraillé entre son rêve (la Sylphide) et la réalité (la fiancée). Ce n’est que lorsque la Sylphide lui aura dérobé son alliance qu’il se décidera à la poursuivre dans la forêt, abandonnant là convives et presque épousée.

À l’acte II, James cherche à attraper la Sylphide, à la retenir. Il reçoit pour ce faire l’aide d’une sorcière, Madge, qu’il a déjà rencontrée à l’acte I et qu’il a d’ailleurs chassée sans ménagement. La sorcière, en apparence, n’est pas rancunière et lui confie un voile magique qui permettra à James d’attraper la Sylphide. Mais aussitôt que celui-ci exécute les instructions de la sorcière, la Sylphide faiblit. Ses ailes tombent et elle se meurt. Ses compagnes enlèvent enfin le corps de la défunte Sylphide dans les airs, sous le regard désespéré de James.

Le ballet fut un grand succès et marqua les esprits — on remarquera d’ailleurs la proximité de l’argument avec celui de Giselle (1841). « Ce ballet commença pour la chorégraphie une ère nouvelle, et ce fut par lui que le romantisme s'introduisit dans le domaine de Terpsichore. À dater de La Sylphide, Les Filets de Vulcain, Flore et Zéphyre ne furent plus possibles ; l’Opéra fut livré aux gnomes, aux ondins, aux salamandres, aux elfes, aux nixes, aux wilis, aux péris et à tout ce peuple étrange et mystérieux qui se prête si merveilleusement aux fantaisies du maître de ballet. Les douze maisons de marbre et d'or des Olympes furent reléguées dans la poussière des magasins, et l'on ne commanda plus aux décorateurs que des forêts romantiques, que des vallées éclairées par ce joli clair de lune allemand des ballades de Henri Heine. Les maillots roses restèrent toujours roses, car, sans maillot, point de chorégraphie ; seulement, on changea le cothurne grec contre le chausson de satin. Ce nouveau genre amena un grand abus de gaze blanche, de tulle et de tarlatane ; les ombres se vaporisèrent au moyen de jupes transparentes. Le blanc fut presque la seule couleur adoptée. » (Théophile Gautier, La Presse, 1844).

La Sylphide marqua en effet aussi l’adoption du tutu romantique, long, blanc et vaporeux, qui fait comme un nuage autour de la ballerine.

Comme beaucoup de ballet, néanmoins, La Sylphide finit par tomber en désuétude et par n’être plus dansée, supplantée en particulier par Giselle. Le chorégraphe Auguste Bournonville (1805–1879), engagé au Ballet royal de Copenhague, y montera sa propre Sylphide, quelque peu différente de celle de Philippe Taglioni, et sur une autre musique, de Herman Severin Løvenskiold.

C’est en partie grâce au grand succès, en son temps, du ballet, et à ses nombreuses tournées, que nous pouvons le voir aujourd’hui. De nombreuses gravures montrent des scènes du ballet, de nombreux témoignages, en particulier en Angleterre, décrivent quelques pas…

C’est aussi et surtout grâce à la patience et au travail d’archéologue et d’orfèvre de Pierre Lacotte que La Sylphide est renée. Insasiablement, il a collecté toute la documentation possible, faisant aussi des trouvailles extraordinaires, comme une partition sur laquelle Philippe Taglioni a noté plusieurs enchaînements de pas, le journal de Marie Taglioni… Il finit par obtenir de monter le ballet pour la télévision, avec Ghislaine Thesmar dans le rôle de la Sylphide, et Mickaël Denard dans le rôle de James. C’est avec la diffusion de la version créée spécialement en film que sera inaugurée la couleur à la télévision, en 1972. À la suite de ce film, l’Opéra de Paris demandera à Pierre Lacotte de venir monter le ballet pour la compagnie, et depuis, l’œuvre est restée au répertoire.

La saison 2012–2013 de l’Opéra national de Paris s’est achevée sur deux ballets : Signes de Carolyn Carlson à Bastille, et La Sylphide à Garnier. Pendant trois semaines, plusieurs distributions se sont relayées. J’ai eu l’occasion de voir, le mercredi 10 et le samedi 13 juillet, celle qui réunissait Ludmilla Pagliero et Vincent Chaillet.

À mon avis — quelques ballettomanes plus chevronnés me l’ont confirmé —, les deux protagonistes étaient bien davantage en forme le samedi que le mercredi. Voilà, d’ailleurs, qui invite à réfléchir et à ne pas juger trop sévèrement une distribution : d’un soir à l’autre, quel changement ! Vincent Chaillet, plus réservé le mercredi, m’a paru lors de la soirée du samedi proprement électrisant d’enthousiasme, incarnant à merveille un personnage oscillant entre sa volonté d’action et son indécision face au choix qui s’offre à lui. De la Sylphide de Ludmilla Pagliero, je retiendrai en premier lieu ce qui m’a frappé dès le mercredi : ses bras, d’une douceur et d‘un vaporeux exceptionnels, comme des plumes. Sa lecture de La Sylphide possède par ailleurs un très grand mérite : celui de rappeler que c’est un ballet ancré aussi dans son temps, dans les années 1830, dans un romantisme certes échevelé, mais également social. Comme l’a bien remarqué Cléopold des Balletonautes, la Sylphide de Taglioni « porte tout de même des colliers de perles au cou, aux bras et aux poignets ». Je vous renvoie à son excellent article. La Sylphide de Ludmila Pagliero, très judicieusement à mon avis, n’est pas exempte d’une certaine coquetterie. Ne disait-on pas de la Taglioni qu’elle dansait presque comme dans un salon ? Et la posture emblématique de la Sylphide, avec le doigt levé un peu en-dessous de la bouche, n’est-elle pas un peu coquette ?

Enfin, si la musique des ballets est souvent peu intéressante, celle de La Sylphide, due à Jean Schneitzhoeffer, est pleine de charme et de jolies trouvailles à bien des endroits. L’ouverture, que vous avez pu entendre au début de ce billet, en témoigne, de même que l’un des motifs mélodiques principaux du ballet, que l’on entend pour la première fois quand James danse seul avec sa fiancée qui vient d’arriver, vers le début, et pour la dernière au moment de la mort de la Sylphide :

Quant à la chorégraphie, elle brille par sa variété, par son art des figures, des tableaux, et des ensembles, par son raffinement, par la richesse de la batterie qui y est employé — tous les pas où les pieds “battent”, comme l’entrechat et la cabriole par exemple ; l’écriture de Philippe Taglioni est, en quelque sorte, plus “ornée” — au sens de l’ornementation musicale baroque — que celle de Marius Petipa.

Pour finir, je vous invite à regarder un très beau pas de trois (et à fouiner sur YouTube pour d’autres extraits) qui illustre parfaitement le tiraillement de James (Mathieu Ganio ici) à l’acte I face à son épouse (Mélanie Hurel) et à la Sylphide (Aurélie Dupont). On l’appelle le « pas de l’Ombre », parce qu’il provient originellement d’un ballet intitulé L’Ombre ; c’est Marie Taglioni elle-même qui l’avait fait insérer dans La Sylphide, après la création — excellente idée.

Puisse l’Opéra de Paris et son ballet nous offrir souvent de telles délices !

Informations complémentaires

La vidéo du “pas de l’Ombre” est extraite du DVD de La Sylphide par l’Opéra national de Paris.

L’intégralité de la vidéo de la version de 1972 peut être regardé, au moment où j’écris ces lignes, sur YouTube.

Deux entretiens avec Pierre Lacotte : l’un sur le site de l’Opéra de Paris, l’autre sur le forum Dansomanie.

La photo de Ghislaine Thesmar dans le rôle de la Sylphide a été trouvée sur internet.

La photo de Ludmila Pagliero et Vincent Chaillet a été tweetée par le compte de Ludmila Pagliero, sans nom d’auteur.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #danse, #spectacle, #Pierre Lacotte, #Opéra de Paris

Commenter cet article

Christine FILIOD-BRES 03/08/2013 14:30

Bonjour,

Mon inclination me porte davantage vers la danse contemporaine, mais j'ai beaucoup apprécié ce billet, qui m'en apprend beaucoup sur l'histoire de ce ballet, de Melle Taglioni, dont j'ignorais tout, et l'avènement du tutu romantique, entre autres ... Merci pour cette jolie page d'histoire et le ton agréable de votre texte sur ces atermoiements de l'amour. Belle vie à L'Audience du temps.

Je me permets de vous signaler mon blog, intitulé Vert céladon - Le salon de Christine.
Il est bien modeste pour l'instant et encore à l'état d'ébauche, car je débute et je dois beaucoup l'améliorer techniquement. Il est loin d'avoir la qualité de mise en page du vôtre, ou de celui de Passée des Arts, qui m'a beaucoup encouragée à me lancer, compte tenu de ce que je publiais sur facebook, lequel est désormais mon parrain en "blogitude" (pardon pour ce vilain néologisme) ! J'y ai publié mes poèmes,mes haïkus, des photos, de la peinture, des textes sur la littérature, le tout chaque fois illustré par la musique. J'ai' encore beaucoup de choses à publier et j'y travaille...

Bien cordialement et merci de votre attention.

Christine

L’Audience du Temps 05/08/2013 10:00

Bonjour, Christine,
Merci pour votre commentaire ! Je jetterai un œil attentif à votre blog à mon retour (je suis absent présentement et les réseaux sont capricieux).
Bonne continuation !