Des pièces de clavecin de Bach par Violaine Cochard

7 Avril 2013

Une nouveauté : cette publication est la première pour laquelle je suis rejoint par ma collaboratrice Blanche Dutreuil qui illustrera régulièrement des chroniques de L’Audience du Temps. Ses illustrations seront de libres fantaisies inspirées par le sujet des chroniques ou l’écoute des disques dont il y sera question, comme c’est le cas ici.


Dessin réalisé par Blanche Dutreuil — Cliquez pour agrandir — Tous droits réservés

C’est l’histoire d’une rencontre avant tout. Beaucoup de disques, au fond, le sont, mais celui-ci ne se comprend pas, sans doute, sans cet élément central. Rencontre entre un clavecin de Joannes Daniel Dulcken réalisé à Anvers autour de 1740, exemplaire unique, et le patient facteur et restaurateur Laurent Soumagnac et son Atelier du clavecin. Rencontre ensuite entre Violaine Cochard et cet instrument remis en état de jeu. Rencontre, pour finir, ménagée par Violaine Cochard et — discographiquement parlant — par le tout jeune label AgOgique, dont c’était le deuxième disque, entre “le” Dulcken et Johann Sebastian Bach — non pas une œuvre précisément de Bach, mais un choix qui offre un aperçu de son œuvre pour clavecin.

Qui dit choix dit forcément subjectivité, et c’est à cet égard que la rencontre est primordiale ici. Certains estiment qu’il n’est pas correct de “tronçonner” les œuvres du Grand Bach pour fabriquer arbitrairement un programme qui ne serait pas unifié par la caution d’un recueil formé et approuvé par l’auteur. Mais on peut s’interroger sur la pertinence de ces collections, dans lesquelles finalement n’entrent pas tout — les toccatas et fantaisies, par exemple, n’ont pas été réunies et publiées ensemble comme les Suites françaises ou l’anglaises. Ces suites-mêmes ont-elles été réunies pour être jouées systématiquement toutes ensemble ? Et le Clavier bien tempéré a-t-il été écrit pour être joué d’une traite, tel un programme de concert ? Je n’en suis pas sûr. Dès lors, il ne me semble nullement blâmable de choisir dans l’œuvre de Bach des pièces isolées ou d’en tirer de recueils. Au reste, cela permet aussi de mesurer leur variété. Tout au plus on peut juger dommage d’extraire une danse d’une suite jugée véritablement comme un tout organique, mais cela ne concerne ici que deux pièces, la Gigue de la première Partita et la Sarabande de la suite en fa mineur BWV 823. Ce n’est pas moi qui irai m’en plaindre, d’autant que la Gigue en question fait assez aisément oublier son caractère de gigue, et que la Sarabande termine le programme proposé par Violaine Cochard en une sorte de congé pris à regret des plus émouvants. Non, vraiment, je ne m’en plaindrai pas — et je laisse ce soin-là à d’autres.

Le clavecin est probablement l’un des premiers instruments réalisés par Joannes Daniel Dulcken, construit vers 1740. Il a été richement décoré ultérieurement, en particulier à Venise en 1764, par Michaele Albani. Ce fait peut paraître anodin, mais a très probablement influencé la couleur sonore de l’instrument, comme l’explique Laurent Soumagnac dans le texte qu’il lui consacre dans la notice du disque — par ailleurs abondamment illustrée de belles photographies du clavecin :

Pour réaliser ce décor baroque très chargé, Albani a sculpté « en rocaille » l’éclisse extérieure, la joue et la pointe. Cette sculpture a ôté par endroits la moitié de l’épaisseur de bois prévue par Dulcken. On se rapproche de l’épaisseur d’une éclisse de clavecin italien. De ce fait, on peut penser que la minceur résultant de ce décor est à l’origine de la sonorité très cristalline, certes très flamande, mais aussi un peu italianisante, de ce magnifique instrument.

On serait bien en peine de mieux dire ! Le son se situe en effet quelque part entre le Flamand et l’Italien, clair, brillant, mais sans l’espère de rugosité qu’a le grave de beaucoup de clavecins italiens — qui par ailleur ne me déplaît pas non plus et fait merveilles chez Scarlatti et Soler. Ici le son est vraiment à mi-chemin entre rondeur et brillance. Et l’on comprend du coup que ce mélange presque idéal ait fait penser à Bach, lui-même influencé par l’Allemagne du Nord, par la France et par l’Italie dans ses compositions. Un clavecin à la croisée des chemins, donc, pour un compositeur qui ne l’est pas moins.

La qualité du son de l’instrument est d’autant plus appréciable qu’il est ici superbement enregistré par les soins experts d’Alessandra Galleron — à qui l’on devait déjà la captation des disques consacrés par Violaine Cochard à Couperin.

Violaine Cochard parle de « coup de foudre » pour ce clavecin, et on sent cet amour à l’écouter. Son programme a été composé — au sens fort — avec soin, et s’écoute réellement comme un programme de concert, se parcoure comme une promenade à travers les œuvres pour clavecin de Bach.

Le toucher est délicat, la lecture pleine de finesse et sans effets de manche bien superflus. J’admire particulièrement l’art de la résonnance, plus ou moins longue selon les endroits, mais toujours très maîtrisée, dont la musicienne fait preuve, et il y a même peut-être quelque chose de François Couperin là-dedans — d’autant que Violaine Cochard lui a déjà consacré deux doubles disques que j’aime particulièrement. Me rappelle également Couperin la finesse avec laquelle les pièces courtes trouvent chacune leur place, comme une miniature placée à côté d’une autre, et comme chacune semble prendre une importance considérable. Aucune sécheresse, aucune précipitation déplacée, aucune outrance, un peu d’alanguissement dans certaines parties lentes de la longue Toccata BWV 813, mais pour repartir avec vivacité tout de suite après — cette pièce demande beaucoup de contrastes, et ce n’est pas ce que j’ai préféré dans ce disque —, une délicate fantaisie dans le rythme presque partout ailleurs et qui rend les pièces très vivantes, bref, autant de savoir-faire que de savoir-dire, de savoir-chanter et même de savoir-vivre !

Violaine Cochard nous livre avec ce programme et ce clavecin un disque éminemment personnel, délicat et émouvant. Elle sait faire de chaque pièce un bijou et de ce qui n’aurait pu être qu’une “compilation” un petit coffre aux trésors auquel on revient avec plaisir et tendresse.

Johann Sebastian Bach
Préludes et autres fantaisies

Violaine Cochard, clavecin J. D. Dulcken, vers 1740

AgOgique, 2011.

Extraits proposés :
1. Gigue de la première Partita en si bémol majeur BWV 825.
2. Prélude en do mineur BWV 999.
3. Capriccio de la deuxième Partita en do mineur BWV 826.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #Johann Sebastian Bach, #Violaine Cochard, #Domaine germanique, #clavecin

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Passée des arts 12/04/2013 21:07

Comme tu le sais, je partage la tendresse que tu as pour ce disque, puisque je l'ai retenu dans ma sélection des 12 meilleurs enregistrements de l'année 2012. Ta chronique constitue un très bel hommage à l'art de cette claveciniste trop rare à mon goût qu'est Violaine Cochard, que j'aimerais tant voir enregistrer plus de disques en qualité de soliste, en donnant, pourquoi pas, une suite à ses remarquables Couperin qui font également mon bonheur. Et puis, il y a ce clavecin à la sonorité et au galbe magnifiques dont on ne cesse de découvrir, écoute après écoute, de nouvelles facettes, de nouvelles couleurs.
Merci à toi pour cette belle page au succès mérité et félicitations à Blanche pour son dessin très réussi et aérien qui répond bien à la musique et ajoute vraiment quelque chose à ton texte.

L’Audience du Temps 15/04/2013 20:55

Merci à toi d’être passé par ici, de t’y être arrêté et d’avoir offert à ce petit article un grand retentissement en le relayant sur ta propre page !
Merci aussi pour ton gentil commentaire sur le dessin de Blanche, à qui je l’ai transmis — elle en a été touchée.
Je suis aussi très sensible à l’art de Violaine Cochard qui a quelque chose d’intime. Quoi qu’elle nous propose par la suite, j’écouterai avec une curiosité confiante.