Des airs italiens de Campra en pasticcio

28 Avril 2013

Gli Strali d’amore, divertimento immaginario : voilà ce qu’indique la couverture de ce disque, en sus du nom de Campra et de ceux des interprètes. L’idée était, semble-t-il, de donner à entendre quelques-uns des nombreux airs italiens qui émaillent les œuvres dramatiques d’André Campra. Mais plutôt que de les aligner les uns à la suite des autres comme dans un récital, Fabio Bonizzoni a eu l’idée de les disposer, d’y intercaler des récitatifs et de faire en sorte que le tout raconte une histoire.


Né à Aix-en-Provence en 1660, d’une famille d’origine italienne, Campra est encore un de ces compositeurs français qui sont venus du Sud : on pense, bien entendu, à Lully — auquel La Risonanza avait déjà un disque d’airs issus des ballets, un répertoire encore trop peu exploré —, mais il faudrait aussi songer à Jean-Joseph Mouret, mal aimé de la discographie, peu et, si l’on excepte Ragonde, mal servi par elle, lui-même originaire d’Avignon. Si ce dernier est revenu, en quelque sorte, à l’Italie, tout d’abord en fréquentant la cour de Sceaux, haut lieu de l’influence musicale italienne dans les années 1700 et 1710, puis en se mettant au service de la troupe italienne créée juste après la mort de Louis XIV et installée à l’Hôtel de Bourgogne, Campra, quant à lui, a donné une place importante à l’air italien sur la scène de l’Académie royale de musique. Certes, d’autres avant lui, comme Pascal Collasse dans son Astrée (1691, livret d’un certain Jean de La Fontaine), avaient mis des airs italiens dans leurs opéras, mais Campra les met à l’honneur. Son exemple sera d’ailleurs régulièrement suivi à l’avenir. Il faut dire que l’invention du ballet (nous parlons généralement aujourd’hui d’opéra-ballet), genre plus léger que la tragédie en musique, s’accommodait bien d’italiennes gracieusetés dans ses divertissements. Aussi en trouve-t-on dès L’Europe galante (1697), puis bien entendu dans Le Carnaval de Venise, La Sérénade vénitienne, Les Fêtes vénitiennes, mais aussi dans Les Muses, Aréthuse ou la vengeance de l’amour ou Le triomphe de la Folie. Dans Le Carnaval de Venise (d’ailleurs enregistré, également chez Glossa, par une équipe dirigée par Hervé Niquet), c’est tout un divertissement, de près d’une demi heure et portant un titre à part, Orfeo nell’Inferi, qui est en italien.

C’est en prenant modèle sur Campra lui-même, qui avait fabriqué un ballet de Fragments (ce fut d’ailleurs son titre) à partir de divers airs et pièces de Lully, et en puisant dans une dizaine d’opéras de Campra seize airs, dont quatre duos et un trio, que Bonizzoni a composé son divertissement imaginaire — titre particulièrement bien trouvé puisque de fait ce divertissement n’existe en l’état nul part chez Campra, et pour cause. Une sonate en trio en sol majeur, La Félicité de Louis-Nicolas Clérambault, fournit deux intermèdes, et une Chaconne tirée d’une autre sonate de Clérambault, celle-là pour violon et basse continue, en majeur, fait le troisième.

Il fallait aussi — y avez-vous pensé ? — des récitatifs. Ceux-là n’ont pas été pris à Campra : le texte en est de la musicologue Angela Romagnoli, et la musique de Bonizzoni lui-même. On jurerait cependant qu’ils sont contemporains des airs !

Des onze airs — une fois les duos et le trio déduits —, dix (!) sont dévolus à Leonora, soprano, personnage central de l’intrigue et du disque. Il faut dire que la majeure partie des airs italiens de Campra sont composés pour la voix de dessus. Le personnage inventé par Bonizzoni et Romagnoli est dans la lignée de bien des héroïnes de l’époque qu’ils imitent : c’est une jeune femme amoureuse d’un jeune homme, Lelio, dont elle est aimé, mais qui doute de lui car il s’est jadis montré volage. Elle est également courtisée par un vieillard, le Docteur, qu’elle méprise avec constance — et qui, lui, ne semble guère se décourager. L’intrigue est assez banale, elle n’est que le support des airs, mais les récitatifs sont soignés et l’alternance fonctionne très bien, aussi bien musicalement que dramaturgiquement. Les pauses entre les airs, qui sont en fait des transitions, rendent le tout très cohérent et agréable à écouter.

Les airs sont plutôt courts et majoritairement légers ; si certains sont très réussis et auraient tout pour devenir des tubes («La farfalla intorno ai fiori», par exemple, ou «Vuò vendetta»), une légère lassitude peut parfois s’installer, l’écriture se faisant parfois un peu conventionnelle — c’est ma seule et presque infime réserve à l’égard de ce disque. Nombreuses sont cependant les pépites, en particulier dans les duos et dans les airs plus lents ; je pense par exemple au duo «Luci belli» et à l’air de soprano qui le précède, «Lungi da me martiri», ou, dans un registre plus léger, à la véritable petite scène que constitue à soi seul le duo Dottore–Leonora «Bell’idolo d’amore».

Roberta Invernizzi prête son timbre chaud et sanguin à Leonora et se tire avec brio des airs les plus virtuoses — car l’italianité de Campra est souvent virtuose. Tout en sachant se montrer léger, son chant n’est jamais creux.

Le seul air pour soliste qui reste est pour Lelio, la haute-contre, et c’est Cyril Auvity. On peut regretter, d’ailleurs, qu’il n’en ait pas davantage, et ce seul alimente bien ce regret. Il participe aussi à plusieurs duos avec le Docteur. Il est ici en grande forme : le timbre est clair mais rond, la technique impeccable, les aigus doux et touchants, le phrasé enchanteur. Ses récitatifs sont de beaux moments de théâtre aussi, dont émane une certaine sincérité. Quant à Salvo Vitale, le barbon de l’affaire, son timbre profond et même un peu rauque est idéal pour le personnage.

La pâte de La Risonanza, avec son continuo ferme et et parfaitement unitaire — au point qu’on cherche parfois avec peine à distinguer les trois instruments les uns des autres —, avec ses violons chantants et chaleureux, avec le clavecin particulièrement remarquable joué par Bonizzoni, est immédiatement reconnaissable et, à mon goût du moins, séduisante. La très belle sonate de Clérambault n’est pas un simple intermède : c’est une de très belles pièces du disque, qui sonne avec une plénitude aussi plaisante que bienvenue.

C’est un joli programme, proposant un répertoire majoritairement inédit ou du moins rare, fondée sur une idée originale et bien menée, servi par une réalisation musicale de grande qualité.

Gli Strali d’Amore
airs italiens d’André Campra
récitatifs de Fabio Bonizzoni
pièces instrumentales de Louis-Nicolas Clérambault

Roberta Invernizzi – Leonora, soprano
Cyril Auvity — Lelio, haute-contre
Salvo Vitale — Il Dottore, basse
La Risonanza
Fabio Bonizzoni, clavecin et direction.

2011, Glossa.

Extraits proposés :
1. Clérambault : Sonate La Félicité, 1, Lentement, Allegro ;
2. Campra : air «La farfalla intorno ai fiori ;
3. Campra : duo «Luci belle».

Ce disque peut-être acheté directement sur le site de l’éditeur (pour une livraison simple, qui peut prendre trois jours ou deux semaines, il n’y a pas de frais de port), ou chez votre marchand habituel.

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poisson rêveur 28/04/2013 19:16

Merci pour cette découverte et félicitation pour cette belle chronique. Je me suis permis de référencer votre blog dans le mien. Bien à vous.

Passée des arts 28/04/2013 12:09

Si le fidèle des parutions de Glossa que je suis, tout comme toi, avait repéré ce disque, c'est grâce à ta chronique que je le découvre vraiment, tant dans son projet que dans sa réalisation. Je ne suis pas surpris de l'intelligence globale de la conception, une des caractéristiques des productions de Fabio Bonizzoni, en soliste comme en qualité de directeur d'ensemble, et tu as, je trouve, fort judicieusement choisi tes extraits pour présenter cet enregistrement dans sa richesse et susciter l'envie d'en entendre plus.

Sache que je partage également absolument ton avis concernant ces compositeurs que l'on aimerait voir plus souvent mis à l'honneur et que l'on néglige trop aujourd'hui, Mouret, Collasse ou Campra lui-même. Il est permis d'espérer que certains ensembles s'y attèleront avant que le temps ne rende notre ouïe trop défaillante.

Merci pour cette belle chronique que couronne un trait final que ton maître Guitry n'aurait sans doute pas renié.

L’Audience du Temps 28/04/2013 12:38

Merci, cher Jean-Christophe, de t’être arrêté ici pour me laisser un petit mot. J’ai beaucoup d’affection pour ce que fait La Risonanza, entre autre à cause du son si caractéristique de l’ensemble…
Je suis content de savoir que les extraits font envie. J’ai eu une histoire personnelle avec ce disque : je l’ai attendu pendant des mois et des mois ! Il est sorti en Espagne très, très longtemps avant de sortir en France, plusieurs mois… Je pense qu’il y avait eu un petit souci (du genre un oubli).

Je suis tout à fait d’accord avec toi : Campra lui-même pourrait être davantage servi au disque, même si sa discographie n’est pas exempte de très belles réalisations — plusieurs versions du Requiem, grands motets par Les Arts Flo’, récital Couperin / Campra de Paul Agnew. Quant à Collasse, il est à peu près aussi absent que Mouret. Pour ce dernier, une chose me gêne : c’est le disque de Verschaeve de “Divertissements pour les comédies de Marivaux”, qui est, à mon sens, plutôt mauvais. La musique est traitée par-dessous la jambe, et il y a un endroit où le texte chanté a été mal lu et où ce que “chante” la dame ne veut strictement rien dire !