De la musique des deux Dall’Abaco par Bruno Cocset

12 Mai 2013


Dessin réalisé par Blanche Dutreuil — Cliquez pour agrandir ! — Tous droits réservés

Bruno Cocset et ses Basses réunies, pour leur troisième projet chez AgOgique, nous convient à la table musicale du père et du fils Dall’Abaco et ont concocté un ambigu (« Repas où l’on sert en même temps la viande et le fruit », Dict. de l’Académie, 1692 — je laisse à chacun déterminer quelles pièces font la viande, et quelles le fruit) de pièces des deux compositeurs, tous deux violoncellistes.


Joseph Marie Clément Dall’Abaco, le fils, n’est guère connu, comme compositeur, que pour ses Caprices pour le violoncelle seul — déjà (excellemment) enregistrés sur un violoncelle baroque par la Comtesse Kristin von der Goltz (Raumklang, 2006). C’est à partir d’eux que le présent disque semble avoir été construit, et il en constitue une intégrale. Avant tout violoncelliste virtuose, il n’est pas parvenu, de son temps, à s’asseoir en tant que compositeur, et si nous gardons trace — mais point partition — d’une cantate donnée à la cour de Bonn, l’essentiel de sa production fut consacré à son instrument : outre les Caprices, on a conservé une quarantaine de sonates…

L’appellation Caprices est elle-même trompeuse, et ces pièces me semblent plutôt à rapprocher des études que des fantaisies ; ils prennent pour point de départ un motif et le déclinent, tantôt avec brio (la majorité), tantôt avec une certaine mélancolie (le quatrième, par exemple). Si certains (en particulier les premiers) ne parviennent pas toujours à passionner l’auditeur, il faut persévérer : de très belles pièces aussi parmi ses Caprices justifient l’intérêt porté à ce petit recueil. Quant au dernier, il est, dans la copie du moins, inachevé, mais tel quel, avec son alternance de sections lentes de vives, se trouve l’une des pièces les plus séduisantes du programme.

Bruno Cocset y fait montre d’une technique impeccable et d’une certaine imagination pour renouveller l’articulation. Il y joue un instrument neuf, construit à sa demande par Charles Riché, un instrument « qui parle, danse autant qu’il chante. Le caractère impétueux et fougueux », écrit Bruno Cocset, « de ce “jeune” violoncelle me semblent parfaitement “coller” à la musique de J. M. C. Dall’Abaco » — ajoutons que l’instrument possède une couleur qui elle aussi “sonne jeune”, plus claire, et que l’archet est toujours franc, vif et net.

Les pièces du père, Evaristo Felice Dall’Abaco, mettent à contribution davantage de musiciens. De la génération précédente, elles se rattachent à la tradition de la sonate italienne, en duo ou en trio. Sonates pour violon(s) ici transcrites avec un certain bonheur pour les instruments du consort de violon, alto et ténor, que Cocset affectionne tant. La tonalité est majoritairement mélancolique, et les mouvements choisis généralement lyriques — ils compensent la verve qui domine dans les Caprices. Le continuo est délicat, les archets y dialoguent, s’effacent parfois (un peu trop à mon goût) devant celui de la “voix principale”, et le clavecin de Bertrand Cuiller, aussi discret qu’indispensable, apporte une touche plus claire à la palette plutôt voilée de l’ensemble.

Il faut dire que parmi les onze mouvements choisis parmi les premier et troisième recueils de Dall’Abaco père, seuls deux sont des mouvements rapides ! Un tel choix ne laissera pas généralement pas indifférent, mais ménage de très beaux moments — comme le très bel Adagio de la sixième sonate de l’Opera prima — ce qui n’empêche pas certains Caprices plus brillants d’être très réussis, comme le neuvième par exemple.

L’une des deux pièces rapides d’Evaristo Felice, le Presto assai de la douzième sonate de l’Opera prima, est confiée au clavecin seul (comme d’ailleurs le doux Adagio de la cinquième sonate du même livre), démontrant que le père n’a rien à envier à la fougue du fils, et offrant à Bertrand Cuiller une page de choix pour faire briller son instrument, sa dextérité et sa fine fantaisie. (De quoi nous faire patienter avant, espérons-le, un prochain disque soliste.)

C’est en somme un disque dominé par une douce langueur qui sied bien à Bruno Cocset, et relevé çà et là du quasi-romantisme des Caprices les plus réussis ; un disque à peine inégal — certains Caprices du fils auraient pu être, à mon avis, avantageusement troqués contre un peu plus de musique du père —, qui ravira les amateurs de violoncelle et séduira aussi les âmes mélancoliques. Il faut, sans nul doute, prendre le temps de s’en laisser envahir pour l’apprivoiser et l’apprécier.

Evaristo Felice Dall’Abaco (1675–1742)
mouvements de sonates de l’Opera prima et de l’Opera terza
Joseph Marie Clément Dall’Abaco (1710–1805)
11 Capricci pour le violoncelle seul

Bruno Cocset, violoncelle, alto et ténor de violon “alla bastarda”
Emmanuel Jacques, ténor de violon
Esmé de Vries, violoncelle
Bertrand Cuiller, clavecin

AgOgique, 2013.

Ce disque peut-être acheté directement sur le site de l’éditeur ou ici.

Extraits proposés :
1. Père : Opera prima, sonate VI, Adagio
2. Fils : Septième Caprice
3. Père : Opera prima, sonate XII, Presto assai

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LMC 24/05/2017 09:51

Merci beaucoup pour cette découverte, je vais ajouter ce disque à ma liste des prochaines écoutes !

Christine Filiod-Bres 12/05/2013 13:25

Pour moi, qui suis une adepte du sucré-salé, ce repas me va parfaitement et je m'invite à cette table ! Bruno Cocset, et ses Basses Réunies, me touchent beaucoup, une fois de plus, notamment à travers ce très bel adagio, mais j'aime aussi infiniment les pièces plus âpres des violoncelles. Merci de m'avoir fait connaître ces oeuvres que je vais avoir grand plaisir à réécouter lorsque j'aurai acquis le disque. Merci aussi pour la très agréable lecture de votre texte.

L’Audience du Temps 12/05/2013 18:05

Merci à vous de vous être arrêtée pour me laisser un petit mot : ça me fait toujours plaisir. Je suis content que les extraits vous aient touchée et j’espère que le disque vous plaira. N’hésitez pas à venir redire un mot ici quand vous l’aurez entendu en entier.
Je vous souhaite une belle et bonne fin de dimanche !