La Folle Journée 2015 (1) — le Caravansérail de Bertrand Cuiller

8 Février 2015


C.P.E. Bach, Concerto pour clavecin et cordes en la majeur Wq. 7, I, Allegro,
Concerto Armonico, Miklos Spanyi.

Tenez, l’autre jour, une émission de télévision a prétendu récompenser les solistes de l’année, soit des jeunes dont on souhaitait propulser la carrière, soit des professionnels déjà reconnus qu’on récompensait de ce qu’ils avaient déjà accompli. Tout un petit milieu s’est ému de voir promu un claveciniste sans même s’interroger sur la pertinence qu’il pouvait y avoir un sacrer “révélation” un artiste déjà connu, autour duquel le battage médiatique est d’ailleurs parfaitement en place — en somme dans un artiste qui peut-être (et là aussi, il y aurait matière à disputer) mériterait quelque récompense, mais qui n’est en rien “révélé” au public par l’émission. Que dire encore de l’absence de catégorie “ensemble”, si ce n’est qu’elle prouve à quel point on s’intéresse aux personnes plus qu’aux œuvres, et plus qu’à la musique elle-même ?

On pourrait aussi jouer à ça à la Folle Journée de Nantes, tant il y a de musiciens qui y viennent. Quelle autre manifestation musicale pourrait se vanter de réunir (qui plus est dans un espace et un temps très réduit) Akademie für Alte Musik Berlin, Comcerto Köln, Ricercar Consort, La Simphonie du Marais, La Rêveuse, Le Concert Spirituel, la Cappella Mediterranea, Les Folies françoises, La Venexiana, Rosasolis — ou du côté des solistes Pierre Hantaï, Florent Boffard, Bertrand Cuiller, Luis Fernando Pérez, Thomas Dunford, Andreas Staier, Petra Müllejans — et bien d’autres encore ? S’il serait fastidieux de tous les citer, cela donne idée de la peine qu’il y avait à choisir, c’est-à-dire nécessairement à renoncer. Ainsi, je n’ai pas pu aller écouter Jocelyne Cuiller seule au clavicorde, ni le Laberinto d’Amore d’Anna Reinhold et Thomas Dunford — je le regrette, il faudra bien cependant m’en consoler. Les beautés que l’on trouve nous dédommagent-elles pas de celles que l’on manque ? (Oui, cette formule avec seulement la négation “pas” et l’inversion est attestée, voyez “Sommes-nous pas trop heureux” et les discussions à l’Académie française. Vaugelas la tenait pour bonne.)

Certains critiqueront l’esprit de réseau de la Folle Journée ; cependant, l’“écurie” il est considérablement plus fournie que celle dans laquelle les prétendues Victoires de la musique de France Télévision choisissent leurs jolis poneys bien peignés ; et pour peu qu’on veuille bien tendre l’oreille et faire preuve de curiosité, on peut y découvrir bien plus de révélations ici que celles qu’on nous promettait là.

Au reste, l’esprit de la Folle Journée mais pas de mettre en compétition et de décerner des hochets — non, il est plutôt à la découverte — bien des spectateurs viennent avec une certaine inconscience de ce qu’ils entendront —, et même, à la bonne humeur. Ainsi, bien des artistes sont agréablement surpris du plaisir que le public semble prendre au concert — « les gens sont contents, disait l’un, et le manifestent, alors que l’autre jour j’étais à tel endroit, où on m’a dit que l’accueil avait été chaleureux sans que je m’en fusse aperçu ».

D’aucuns voient à la Folle Journée un aspect fast food. À tel compte, ce serait plutôt un self service, mais où en lieu et place (ou à côté) de la junk food, on aurait les réalisations soignée de grands chefs : le chef Cavina vous propose une assiette garnie de madrigaux de Monteverdi, tandis que les époux Cuiller mettent aux menus un assortiment de pièces de Carl Philipp Emanuel Bach…


Même concerto que ci-dessus, II, Adagio.

S’il fallait cependant accorder un titre de “révélation” un soliste ou un ensemble de cette vingt-et-unième Folle Journée, ma palme serait décernée, sans hésiter, au Caravansérail dirigé par Bertrand Cuiller. En matière de révélation, pourrait-on faire mieux qu’un ensemble tout juste de créer et qui donne là son premier et son second concerts ? Au programme, deux concertos de Carl Philipp Emanuel Bach, pour clavecin et cordes : l’un en la majeur (Wq. 7), l’autre en mineur (Wq. 23). Si le second est typique de la veine Sturm und Drang, avec ses intervalles tout en grands écarts, ses arpèges de cordes échevelées, le premier est plus galant — mais il est dans le même temps parcouru de trouvailles infiniment plaisantes. Ainsi, son premier mouvement démontre avec éclat comment on peut composer de la belle musique à partir de motifs très simples, le principal (répété de nombreuses fois) se constituant d’une octave descendante et d’une seconde ascendante. Les deux pupitres de violons se le passent, l’entrecroisent avec un ou deux autres plus épisodiques… Le clavecin brode aimablement et non sans virtuosité. Il faut, parmi diverses beautés, signaler encore, vers le milieu du mouvement, les notes diaphanes répétées en arrière-plan du solo de clavecin qui font un effet des plus réussis (dans le premier extrait proposé ci-dessus, vers 4’15). Dans le deuxième mouvement, de même, un motif tout à fait attendrissant se mêle avec un autre un peu plus dynamique, les deux se répétant juste ce qu’il faut (second extrait, vers 2’50 par exemple)… Assurément, tout cela est de bien belle facture et amené avec autant de goût que de savoir-faire, de sorte que dès la seconde écoute, le tout devient parfaitement logique.

Il n’est guère évident de vous parler de tout cela sans vous le faire entendre, mais, hélas, la discographie est remarquablement pauvre (il y a ici, à l’évidence, un manque à combler, car les œuvres m’ont vraiment paru très belles), et il me semble que si la version du concerto en la majeur proposée par Miklos Spanyi et son Concerto Armonico dans leur intégrale est correcte, ils passent un peu à côté du concerto en mineur Wq. 23 qui mérite bien davantage de feu. Aussi attendons-nous avec impatience que l’occasion soit donnée à Caravansérail de nous offrir un enregistrement de ces remarquables concertos. En effet, en deux concerts (vendredi 30 et samedi 31 janvier, oui, je suis allé aux deux), cet ensemble, d’une admirable cohésion malgré sa nouveauté, a su convaincre qu’il maîtrisait parfaitement son sujet et qu’il avait à cœur de défendre ces deux œuvres avec la passion qu’elles réclament. La fougue et la finesse emportent aisément l’adhésion, et l’énergie et le dynamisme semblent ne jamais tourner à vide. Avec une lecture aussi engagée que parfaitement pesée, tant du côté des cordes que du clavecin solo de Bertrand Cuiller, un son d’une belle homogénéité — ce que j’ai trouvé de plus proche dans ma discothèque : sans doute les deux disques de concertos pour flûte du même C. P. E. Bach par L’Arte dei Suonatori —, Caravansérail a fait avec éclat la démonstration qu’il n’avait rien à envier à l’Akademie für Alte Musik Berlin (entendue le samedi soir) ou à Concerto Köln (entendu le dimanche) — et je souhaite vivement que la réputation de l’ensemble proclame promptement ses mérites sur la terre et sur l’onde (ou plutôt les ondes, d’ailleurs le son c’est des ondes), que ce soit par des publications en disques ou par mille nouveaux concerts.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #La Folle Journée, #Bertrand Cuiller, #Caravansérail, #Carl Philipp Emanuel Bach

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