La Chapelle et le Chambre du Roi : François Ier par l’ensemble Doulce Mémoire

12 Avril 2015

Si beaucoup d’écoliers ont appris qu’en 1515 avait eu lieu la bataille de Marignan, opposant, d’une part, le Royaume de France et la République de Venise à, d’autre part, la Confédération Suisse et au Duché de Milan peu se souviennent sans doute que c’est un roi tout neuf ou presque, qui avait été sacré au début de l’année, le 25 janvier, qui était vainqueur à la mi-septembre. C’est cet avènement que Doulce Mémoire a choisi d’évoquer, cinq cents ans après, à travers deux disques et un livre pour les accompagner.

François Ier, comme le Napoléon du même numéro et contrairement aux Louis XIII et XIV, ne fait pas partie des souverains que l’on associe à l’art des sons. Ce n’est sans doute pas un complet hasard si son cher Léonard de Vinci ne voyait dans la musique que la « sœur cadette et malheureuse » de la peinture, « parce qu’elle disparaît à chaque fois ». Cependant, de même qu’il est erroné de dire que Napoléon ne l’aimait pas, de même il serait réducteur d’oublier que la musique était très présente dans l’environnement de François Ier.

Antoine Divitis, Credo.

En succédant à Louis XII, François Ier héritait de sa chapelle dont les deux musiciens les plus fameux étaient assurément Jean Mouton et Claudin de Sermisy. Tous deux ont probablement été auparavant au service de la duchesse Anne de Bretagne (laquelle avait épousé Louis XII, d’où leur passage au service de la cour royale). S’il n’est que peu connu aujourd’hui, Jean Mouton était le Maître de cette chapelle et jouissait en son temps d’une large renommée, en particulier en Italie où son bon ami Josquin Desprez, qui officia en particulier à Milan, la fit connaître — cette renommée ne fait que s’accroître quand Mouton participe à la rencontre entre le jeune roi de France et le Pape Léon X à Bologne, à la fin de l’année 1515. François a sans doute déjà compris que les arts sont de bons ambassadeurs et fait donc montre de son musicien. Les œuvres de celui-ci seront abondamment copiées en son temps, en particulier en Italie, de Rome à Ferrare, de Milan à Venise. On ne s’étonnera guère de trouver ici son nom aux côtés de celui, plus célèbre aujourd’hui, de Claudin de Sermisy, qui était sous-maître aux côtés de Mouton, dans la proposition de reconstitution d’une messe qui vit se croiser les musiciens des chapelles des rois de France et d’Angleterre en 1520. C’est en effet ce qui constitue la première partie — c’est-à-dire le premier disque et une partie des textes du livre — de l’hommage de Doulce Mémoire.

Cette messe dite « pour le camp du Drap d’Or » célébrait le rapprochement des deux royaumes pour contrer la puissance acquise par Charles Quint, déjà roi d’Espagne, lorsqu’il ceint la couronne du Saint-Empire germanique en 1519, réunissant un bon tiers de l’Europe sous son pouvoir. On lira tous les détails de l’aventure qu’ont constitué d’une part les célébrations de François Ier et d’Henry VIII en 1520, d’autre part la reconstitution de leur messe pour le présent projet, dans l’intéressant texte de Denis Raisin Dadre.

On pourrait se demander si la reconstitution d’un office croisé, franco-anglais, plutôt que d’une célébration pour moins exceptionnelle, est le meilleur moyen d’évoquer musicalement le règne de François Ier. Je réponds oui, pour deux raisons. La première est historique : j’ai déjà évoqué une cérémonie semblable en 1515, quand François rencontrait le pape avec ses musiciens. De tels évènements font partie de la vie politique et musicale de l’époque. Ils étaient aussi l’occasion pour les Chapelles de se montrer sous leur jour le plus favorable — lequel jour ne saurait nous déplaire à nous, en 2015. La seconde raison concerne aussi notre époque : le croisement des musiques des deux Chapelles aujourd’hui permet de rendre manifeste ce qui peut distinguer les compositions de l’île britannique de la musique continentale en ce début du xvie siècle, et assure par ailleurs une certaine variété.

On m’objectera qu’ordinairement on se passe fort bien de cette variété-là, mais il me semble que le présent livre-disque n’est pas tout à fait un projet de l’ordinaire et qu’il peut prétendre toucher un public plus large que celui des habitués de la musique de la Renaissance, et à cet égard, il n’est pas mauvais, sans doute, qu’il se dote de séductions peu ordinaires.

Au versant sacré répond, on s’en doutait, un versant profane, intitulé « la Chambre du Roi ». Il ne s’agit (hélas ?) pas d’une évocation des… “évènements” qui pouvaient se dérouler dans ladite chambre, mais simplement de la musique d’intérieur — la Chambre du Roi est le nom de l’institution à laquelle appartiennent les musiciens —, concentrée sur l’art de la chanson, avec quelques danses — rappelons que les deux genres n’étaient nullement imperméables l’un à l’autre. On y retrouve Claudin de Sermisy, abondamment représenté, tout comme Pierre Certon, dont les Meslanges ont fait l’objet d’une petite reconstitution puisqu’il manquait l’une des voix (le quintus — les partitions étaient alors souvent imprimées uniquement en parties séparées, et il n’est pas rare que des bibliothèques ne possèdent pas toutes les parties ; dans le cas des ouvrages les plus anciens, il se peut même qu’aucun exemplaire n’ait été conservé, ce qui est le cas de la partie de quintus, de “cinquième” du recueil de Certon) : c’est Marc Busnel qui, s’appuyant sur d’autres versions, a reconstitué ce que pouvait être cette voix. On entendra donc ici quelques pièces rares et représentatives, comme le précise Denis Raisin Dadre, d’un goût raffiné.

Pierre Certon, Meslanges, « Suzanne un jour ».

L’un des éléments qui font de ce second disque une grande réussite, selon moi, c’est le choix de faire entendre pour les trois quarts des œuvres deux versions : il n’était pas rare, en effet, qu’un compositeur s’approprie et réécrire une chanson ou une danse antérieure en en modifiant des éléments, et on écoutera ainsi deux « Suzanne un jour », deux « Au joli bois », deux « Tant que vivrai ». Ceci nous ramène justement au raffinement, car ce n’est pas dans l’originalité pure, dans l’inventio, mais bien dans la composition, la dispositio, que se situe sans doute le sel attique de l’art musical de ces compositeurs. On ne cherchera donc pas ici les plaisanteries rabelaisiennes de Clément Janequin, lequel ne fit pas carrière à la cour, mais, s’éloignant de l’image franchouillarde d’une première Renaissance française placée sous le signe de la gaudriole, on goûtera une atmosphère délicate, un tantinet mélancolique, presque élisabéthaine mais en plus lumineuse, atmosphère qui, nous le dit Denis Raisin Dadre (oui ça fait trois fois que j’utilise ce genre de tournure, que voulez-vous, y’a un livre avec les disques, on le lit, on s’instruit, vous ferez pareil), correspond bien aux espaces de Chambord où le projet a été enregistré, et qui n’est finalement pas éloignée de l’ambiance sfumata de bien des peintures de Léonard de Vinci ou des réalisations de l’École de Fontainebleau — ambiance douce amère et spirituelle que représente bien cet échange de réplique imaginé par Guitry pour Les Perles de la Couronne :

Montmorency — Le peuple est malheureux

François — Ne le lui dites pas.
Pouvez-vous faire son bonheur ?

Montmorency — Je le voudrais.

François — Qui ne le voudrait pas ? Son bonheur, mon ami !
Vous le lui promettez sur terre,
Erreur profonde ! Voyez la religion dont la façon de faire
Est à mon sens beaucoup plus sage que la vôtre,
Car loin de nous offrir le bonheur en ce monde,
Elle nous le promet très prudemment dans l’autre.

La réalisation de Doulce Mémoire appelle bien des éloges. Commençons donc, pour ne pas y attarder trop longtemps notre esprit, commençons par les quelques réserves. Elles concernent tout d’abord la performance de Véronique Bourin, dont l’intonation est parfois étrange, et la prononciation aussi (pas de différenciation entre l’è, ouvert, et l’é, fermé) ; cela paraît surtout dans les pièces où elle est seule à chanter, comme « Tant que vivray ». En ce qui concerne le texte, justement, il me paraît curieux d’adopter une prononciation restituée pour les textes chantés (y compris le latin gallican), et pas pour les textes déclamés dans la part sacrée du programme. J’aurais aussi aimé trouver une explication claire sur la présence des instruments dans les pièces sacrées françaises. Ces maigres reproches ne peuvent cependant faire oublier ni la qualité de la réalisation, que ce soit dans l’intelligence des programmes ou dans l’intérêt des textes du livre — de belle qualité plastique, d’ailleurs. Les deux disques sont marqués par un souci constant de l’équilibre, que ce soit entre les voix chantées ou entre voix et instruments. La clarté de la polyphonie confère une lisibilité à mon sens nécessaire à la pleine appréciation cette musique. En ce qui concerne les instruments, justement, leurs sonorités apportent une variété — puisque les recueils de chansons mentionnent que certaines des voix peuvent être remplacées par des instruments, ce que fait ici Doulce Mémoire, mais sans suivre toujours le même modèle — qui n’est jamais ostentatoire et toujours dirigée, comme je l’ai dit, vers une atmosphère douce — même pour les anches. Il en résulte une sorte de dramaturgie du contraste, bien apparente aussi dans les pièces sacrées, où l’on apprécie le jeu des nuances comme des réponses entre les forces en présence. Il faut saluer le travail de directeur de Denis Raisin Dadre, qui signe aussi une bonne partie des intéressants textes du livre ainsi que la recherche iconographique.

Comme je le disais, ce projet, parce qu’il célèbre un fait historique, peut être amené à rencontrer un public plus large que les amateurs spécialistes de musique de la Renaissance ; par la qualité de son interprétation, la pertinence de la construction des programmes, le souffle qui l’anime, l’aménité de ses sonorités, la variété qui l’égaie, l’ensemble Doulce Mémoire a su se hisser à la hauteur de l’évènement et se trouve à même, j’en suis sûr, de séduire des auditeurs nouveaux. Réservez donc dès à présent, si ce n’est fait, un petit coin pour les livres-disques dans vos étagères !

François Ier, musiques d’un règne

Ensemble Doulce Mémoire.

Deux CD et un livre, Zig-Zag Territoires. On peut l’acquérir sur le site de l’éditeur.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #Domaine français, #Renaissance, #Doulce Mémoire, #Outhere

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Tiffen 14/04/2015 10:58

Bonjour . Il y a un proverbe qui dit que vaut mieux tard....... Donc me voici.
Je tenais à commenter mais pas sans avoir lu et écouté .
Une belle chronique enrichissante, même si je connais le fond de l'histoire , j'avais quelques lacunes que vous avez en partie comblées .
Je suis allée écouter tous les extraits grâce à votre lien , comme je suis une novice en la matière , je ne remarque pas les petits défauts que vous soulignez . J'ai apprécié chaque morceau , c'est une musique qui suscite une réelle émotion .
La mise en page ne m'a absolument pas gênée.
Je vous remercie bien sincèrement pour ce beau moment passé en votre compagnie et je vous souhaite une excellente journée.

L’Audience du Temps 14/04/2015 16:08

Bonjour, Tiffen, et merci pour votre lecture et votre commentaire.
En fait, la police de caractère du texte n'est pas celle que j'ai choisie, du coup les espacements sont faux, la taille des caractères aussi... Bref, pour un typomaniaque comme moi, qui ai d'ailleurs fait bien des efforts pour avoir une présentation correcte, c'est l'horreur.
De toute façon, je ne suis pas satisfait de cette chronique, j'envisage même — c'est exceptionnel — de la remanier. Parce que j'aimerais qu'elle rende mieux justice au livre-disque.