La Folle Journée 2015 (2) — le beau songe de la Cappella Mediterranea

15 Février 2015

À la Folle Journée, la règle, c’est que les concerts durent environ 45 ou 50 minutes — sauf exceptions, bien entendu : quand on donne un Passion selon Saint Jean de Bach, on exige pas des interprètes qu’ils triplent les tempos pour que ça tienne en moins d’une heure. C’est l’occasion pour beaucoup de gens de découvertes, parce que cinquante minutes, ça constitue finalement un temps assez réduit, alors si “ça se passe mal”, c’est vite passé justement. Ainsi, on a pas (ou moins) de scrupules à aller à la rencontre d’œuvres auxquelles on est pas habitué, comme ç’a été souvent mon cas avec de la musique du xxe siècle : j’ai entendu pour la première fois en direct du Webern et du Berg comme ça, et même Le Marteau sans maître de Boulez, du John Cage et du George Antheil… Ces formats courts, d’ailleurs, ne fonctionnent pas mal pour la musique baroque et classique, puisque beaucoup d’œuvres de musique de chambre sont courtes. Bref, en général, ce format restreint me convient assez bien, du moins je m’en accommode sans trop de difficulté.

Seulement, parfois, ces cinquante minutes sont diantrement courtes, et ça finit alors qu’on a l’impression qu’on vient juste d’arriver. C’est l’impression que j’ai eu avec le concert intitulé Songe d’une nuit vénitienne donné par la Cappella Mediterranea — intitulé qui figurait sur la brochure, qui figure sur la page de la retransmission radio, mais pas sur le programme de salle. J’ai d’ailleurs une réserve sur ce titre, car si Monteverdi a bien fait carrière à Venise, tout comme Cavalli, et si Barbara Strozzi y est née, Caccini et Frescobaldi ne sont pas des vénitiens. N’eût-il pas été plus judicieux de parler d’une nuit italienne, ce qui eût rappelé que même si le pays n’était pas unifié alors, les idées d’un Caccini à Florence n’étaient pas éloignées des préoccupation d’un Monteverdi à Mantoue, et que les arie de Frescobaldi, à Ferrare ou à Rome, sont finalement proches de celles du Florentin ? Mais peu importe.

En revanche, puisque j’ai évoqué le programme de salle, il importait, je pense, à une bonne partie des spectateurs de comprendre ce qui se chantait, et beaucoup auront été laissé sur le carreau à cet égard : il n’y avait que le texte original italien, sans traduction, dans le petit livret ! Alors vous me direz, ils n’ont qu’à apprendre l’italien. Certes.

Vous me direz peut-être aussi que même avec ces programmes, on peine à suivre : il faut tenter de suivre le texte en fonction de ce qu’on entend tout en regardant la traduction dans le même temps, et puis comme on est au concert, on a bien envie de voir un peu ce qui se passe du côté des musiciens… surtout qu’en l’occurrence, Mariana Flores avait une fort belle robe — oui c’était la minute mode du blog, voilà c’est terminé, j’ai mis une parenthèse pour faire croire qu’elle était plus longue (la minute, pas la robe) — une fort belle robe, et qu’il y avait quelques éléments de décoration. C’est discret, mais cela pose une ambiance, et c’est bienvenu.


Photo pourrie faite par mon téléphone pendant le bis.

Mais cette fois, j’étais un peu privilégié car je connaissais la plupart des pièces du concert pour les avoir entendues en disques. Seule exception, le Lamento de Procris de Cavalli, tiré de Gli Amori d’Apollo e di Dafne. Mais là encore, comme je comprends passablement l’italien… Or, c’est justement cette pièce-là qui m’a véritablement frappé. Or, ici, si on ne comprend pas les paroles, on passe à côté de beaucoup de choses. J’ai eu envie, du coup, de vous donner l’occasion de goûter à la compréhension des paroles au fur et à mesure que ça chante.

Que faire ? (Che si può fare?) Donner la traduction en plus du texte ? Commenter, partition à l’appui ? Il y a en effet quelques éléments qui méritent d’être soulignés… mais la tâche difficile qui consiste à devoir suivre, pour vous, lecteurs, texte et traduction simultanément, n’en serait pas abolie. J’ai trouvé une solution. Elle n’est sans doute pas idéale… mais j’espère qu’elle fonctionnera.

Mais d’abord — vous pouvez sauter, si ça ne vous intéresse pas, vous allez directement à la fin, y’a de la musique — quelques éléments de situation. Représentés en 1640 au Teatro San Cassiano, Gli Amori d’Apollo e di Dafne, sur un livret du poète Giovanni Francesco Busenello (futur librettiste de L’Incoronazione di Poppea), sont le deuxième opéra de Francesco Cavalli (après Le Nozze di Teti e di Peleo l’année précédente). Comme dans la plupart des opéras vénitiens, les intrigues parallèles y sont légion. Parmi celles-ci, les amours de Céphale et de l’Aurore. Dans un précédent épisode (c’est-à-dire avant cet opéra-ci), l’Aurore est tombée amoureuse de Titon, un mortel. Elle a obtenu pour lui la vie éternelle… mais pas l’éternelle jeunesse. Ainsi, dans la première scène de Gli Amori d’Apollo e Dafne, la toujours jeune Aurore se trouve affublé d’un vieux mari incapable de satisfaire les ardents désirs de son épouse. Et quelques scènes plus loin (acte I, scène vii), on retrouve l’Aurore aux côtés d’un jeune et fringant mortel (encore un) qui a nom Céphale (Cefalo). Sauf que Céphale était déjà engagé auprès d’une mortelle, Procris. Juste après la scène d’amour entre Céphale et l’Aurore, voici donc les pleurs de l’amante délaissée : le fameux lamento.

Bien que ce ne soit “que” le deuxième opéra de Cavalli, et le premier livret de Busenello (si je ne m’abuse), l’art des deux hommes s’y manifeste avec éclat. Le texte est semé de métaphores finement choisies (celle des outils de navigation, par exemple, particulièrement à sa place puisque les marins utilisaient le ciel pour se repérer, et entre autres l’étoile du matin, qui renvoie indirectement, par son nom du moins, à l’Aurore) et varie les tons (on appréciera par exemple l’amère ironie de Procris qui demande à sa rivale si elle ne pourrait pas se contenter d’avoir pour amants des divinités, plutôt que d’aller débaucher des mortels), tandis la musique de Cavalli est remarquable d’épure comme d’efficacité. À la fois, elle laisse toute la place au théâtre et à l’interprète, et en même temps les sert et les guide. L’économie de moyens est aussi hallucinante que la force du résultat.


Le début du lamento.

Prenons l’exemple de l’oxymore bellissimo assassin, au début du lamento. Cavalli met sur l’assassin une quinte ascendante. Une simple quinte, finalement, c’est assez banal. Mais avec ce qu’il y a avant, qui est plutôt calme, la rechute juste après (d’une octave), la tessiture employée, c’est-à-dire l’emplacement de ladite quinte (si3fa dièse4 ; passer du fa3 à l’ut4, par exemple, n’eût pas eu le même effet), tout en fait une quinte remarquable, et met le mot en valeur. Une simple quinte, et même pas de dissonance ! (Dans l’ensemble, c’est surtout la toute fin du lamento qui va abonder en dissonance, y compris des plus violentes, comme pour exprimer la rudesse du tourment de Procris juste avant qu’elle quitte la scène et que l’acte finisse.)

Bien qu’au concert nous ne sussions (ceux qui ont rigolé, là-bas, au fond de la classe, vous sortez) rien de tout ce que je viens d’expliquer, et que même le texte gardait une certaine opacité par endroits (pour moi ; pour d’autres, je pense que c’était pire que “par endroits”), chacun semblait pendant le concert faire siennes les peines de Procris et ressentir l’acuité de ses douleurs. C’est dire assez la puissance de l’art de Cavalli, la pertinence qu’il peut y avoir (toutes proportions gardées) à extraire un monologue d’un opéra pour en faire une pièce isolée finalement assez proche de celles de Barbara Strozzi ou de Caccini ou des arie du Monteverdi des Scherzi musicali. C’est dire aussi l’excellence de l’interprétation — car en cette aventure, la Cappella Mediterranea a paru devenir une Camera Appassionata.

On peut dire que tout le concert a été un moment de grâce. Mariana Flores a su remporter l’adhésion de l’ensemble du public par ses qualités habituelles mais ici rendues continuelles puisqu’elle chantait tout le temps : la beauté du timbre que par son engagement de tous les instants, depuis l’Amarilli, mia bella de Caccini, au tout début du concert, absolument stupéfiant de douceur et de tendresse, jusqu’au bis final, ce Romerico florido de Romero qui restera dans les mémoires. Mais au-delà de cet engagement, il y a un art consommé du chant où se remarque mille petits agréments employés avec goût (c’est un peu l’obsession des traités de chants anciens, d’ailleurs), qui donnent à la ligne de subtiles inflexions tout à fait délicieuses. On ne saurait cependant résumer la réussite du concert à la soprano, car les trois musiciens qui étaient à ses côtés y ont toute leur part ; cette Cappella Mediterranea en petit effectif a été d’une fine poésie, osant la vivacité autant que la langueur et ne perdant jamais de vue que la musique se nourrit certes du dessin (la musique écrite et sa bonne interprétation, en terme de phrasés et de tempos par exemple), mais aussi de couleurs (le choix des instruments, la façon d’exécuter les accords, entre autres). On retrouvait là le soin extrême que Leonardo García Alarcón met dans toutes ses réalisations, sans que rien paraisse jamais affecté ou surjoué. La variété et la sobriété du continuo sont aussi admirables que sa redoutable efficacité — comme quoi, il n’y a pas besoin de quatorze théorbes, huit violes, cinq clavecins et douze lirones, comme on essaie parfois de nous en donner l’impression. Le ton est toujours parfaitement juste, aussi bien dans les pièces légères comme Ohimè ch’io cado de Monteverdi que dans celles, plus mélancoliques, comme le Che si può fare de Strozzi. Et puis, bien sûr, le drame de Procris.

J’y reviens donc, à ce lamento, et vous le livre, en espérant qu’il saura vous faire goûter un peu l’art de Busenello et de Cavalli autant que l’atmosphère du concert du 30 janvier 2015.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #La Folle Journée, #Cappella Mediterranea, #Francesco Cavalli

Commenter cet article