Emanuel, file dans ta chambre ! Quelques disques de pièces pour clavier de C.P.E. Bach

19 Février 2015

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la discographie des œuvres de Carl Philipp Emanuel Bach (1714–1788) est loin d’être pauvre. Ce fait est dû d’une part au nom illustre porté par le compositeur, d’autre part à l’abondance des pièces de musique de chambre et en particulier pour clavier seul, ces dernières ayant pu être jouées par les pianistes qui ne s’intéressent pas aux instruments anciens — alors que Rameau, par exemple, puisque l’année 2014 a marqué un anniversaire pour l’un et l’autre compositeur, Rameau, dis-je, a laissé bien moins pour le clavier.


Württembergische Sonaten, Sonate en la bémol majeur, 1. Un poco allegro, Maha Esfahani.

On peut même dire que tous les pans de l’activité de Carl Philipp Emanuel Bach sont représentés par quelques bons disques, qu’il s’agisse des œuvres “symphoniques” (le terme est quelque peu impropre puisqu’elles n’ont pas grand-chose à voir avec ce que l’on appelle ordinairement symphonique), des œuvres concertantes, des pièces pour clavier, de la musique de chambre ou de la musique sacrée. Il ne saurait être question de proposer une discographie qui, tout en ne signalant que les disques que j’estime réussis, ait quelque exhaustivité : la tâche serait titanesque ; il s’agira plutôt de vous indiquer quelques-uns de mes disques préférés dans le domaine carl-philippique — car dans cette discographie, il y a des disques auxquels on s’attache…

À tout seigneur, tout honneur, c’est par les claviers que je commencerai. Et par le clavicorde. Carl Philipp Emanuel Bach aimait tout particulièrement cet instrument au son menu, véritablement nocturne, dont les cordes sont frappées par des tangentes métalliques via un système très direct que laisse entrevoir ce schéma simplifié :

Emanuel, file dans ta chambre ! Quelques disques de pièces pour clavier de C.P.E. Bach

La touche (key) actionne une sorte de levier à l’autre bout duquel se trouve une tangente qui vient frapper la corde (string). Autrement dit, on touche vraiment la corde, et c’est ce qui permet, entre autres, de réaliser une sorte de vibrato (appelé Bebung en allemand), mais aussi et surtout des nuances. Ce lien très direct de la touche à la corde est sans doute aussi la raison pour laquelle le clavicorde est vanté par C.P.E. Bach comme un instrument très formateur : la moindre inégalité de toucher se répercute dans le jeu, il faut donc une parfaite maîtrise. Dans le piano(forte), le mécanisme est beaucoup plus indirect… mais en contrepartie, l’instrument est plus stable et plus puissant — car le clavicorde est fragile et de plus produit un petit son qui le rend inadapté à la musique d’ensemble.


Sonate en ut mineur Wq. 65/31, 1. Allegro assai ma pomposo, Jocelyne Cuiller.

Plusieurs interprètes de grand talent se sont intéressés au clavicorde. Parmi les “pionniers”, Gustav Leonhardt et Christopher Hogwood ont tous deux enregistré sur cet instrument… Il faut surtout signaler Jocelyne Cuiller qui est véritablement devenue une spécialiste du clavicorde appliqué aux œuvres de Carl Philipp Emanuel Bach et dont le jeu engagé fait merveille dans ces pages de l’Empfindsamkeit. Après un premier disque consacré au fils et au père (O süsses Clavichord, Fuga Libera), elle signait en 2007 avec Rêveries pour connaisseurs et amateurs (toujours chez Fuga Libera) un programme uniquement consacré à “Carl Philipp” et regrouppant trois fantaisies (dont la fameuse Freie Fantaisie en fa dièse mineur Wq. 67), une sonate en la mineur (Wq. 75/33), un Rondo (Wq. 58) et l’Abschied von Silbermannschen Klavier (Adieu au piano de Silbermann, Wq. 66). Quelques années plus tard, un programme de sonates venait couronner ce bel édifice en un véritable joyau que toute honnête discothèque non allergique au clavicorde devrait posséder (Ligia, 2011). Les Rêveries étaient l’écho d’un concert imaginé avec Philippe Lenaël où les pièces de C.P.E. Bach rencontraient des textes de Jean-Jacques ; avec les Sonates pour Yukio, Jocelyne Cuiller offrait un parallèle moins historique, plus inattendu, en imaginant une correspondance entre les pièces pour clavicorde et des passages du roman de Mishima Neige de printemps — rappelant au passage qu’il n’est pas rare que l’esprit imagine ce genre d’échos et que si de tels croisements peuvent paraître impertinent du point de vue d’une démarche historique, ils peuvent en revanche s’avérer parlant en termes de sensibilité. Car le clavicorde est avant tout l’instrument de la sensibilité, laquelle semble avec Jocelyne Cuiller s’exprimer dans une absolue immédiateté : même dans les sonates, la musique de C.P.E. Bach est très libre et proche de l’improvisation qui lui était chère (ce point les rapproche donc des fantaisies), et le son fin du clavicorde et sa résonnance courte donnent le sentiment de l’éphémère.


Sonate en sol mineur Wq. 65/17, 2. Adagio, Jocelyne Cuiller.

On pourrait s’imaginer que l’enfilement de cinq sonates de trois mouvements chacune s’avèrerait fastidieux, que l’on finirait par s’y ennuyer un peu. Il n’en est rien. Le disque de Jocelyne Cuiller est animé par un souffle presque miraculeux qui porte l’auditeur d’un bout à l’autre du programme. Si l’enregistrement permet d’écouter le clavicorde avec une puissance sonore supérieure à celle que l’instrument possède en réalité, il faut écouter ces sonates-ci doucement, comme une confidence passionnée. L’auditeur semble pris à parti entre les sentiments dévoilés par le clavicorde de Carl Philipp Emanuel Bach et les histoires qu’il raconte.

Que nous montre le début de la sonate en ut mineur (Wq. 65/31) ? Il y a sans doute un personnage, peut-être deux : peut-être qu’en fait le second n’existe que dans l’esprit du premier, qui y songe. Et cet Adagio de la sonate en sol mineur (Wq. 65/17) ? Celui-ci regarde d’abord, puis chante. Si l’ambiance est méditative, imaginative, un peu mélancolique, un rai de lumière sait aussi s’y glisser, par exemple avec l’Allegro de la sonate en sol majeur (Wq. 65). Mais la retenue est de mise et c’est avec les variations d’un Allegretto con variazioni (Sonate en  mineur, Wq. 69) que Jocelyne Cuiller, Yukio et Carl Philipp Emanuel Bach prennent congé en s’éloignant pensivement.

Ce disque vespéral et intimiste m’accompagne depuis sa sortie. À l’époque, j’avais écrit ceci : « Mais est-ce un disque qui s’écoute ? Il se rêve. » Je n’en retire pas un mot, et si, comme l’écrivit Guillaume de Lorris, « Aucunes genz dient qu’en songes / n’a se fables non et mençonges », qu’importe ! Puissent ces songes-là nous retenir encore longtemps.


Fantaisie en fa majeur Wq. 59/5, Mathieu Dupouy.

Mais les disques de Jocelyne Cuiller, s’ils me sont particulièrement chers, ne sont pas les seuls à connaître, et en voici d’autres. Tout d’abord, celui de Mathieu Dupouy pour le label Hérisson, intitulé Pensées nocturnes. Il s’agit également d’un programme de clavicorde, et certaines des pièces sont communes avec les Rêveries proposées par Jocelyne Cuiller (l’Abschied, une des Fantaisies et celle intitulée Bachs Empfindungen), mais le propos s’avère assez différent. Mathieu Dupouy met en avant le caractère proche de l’improvisation de ces pièces, en exacerbe les contrastes tout en sachant ménager aussi des moments de contemplation. Entre la virtuosité effrénée de certains passages des fantaisies et la retenue intense de certains mouvements (les deux premiers de la sonate en sol mineur Wq.65/27, le début de la fantaisie en fa dièse mineur), ces Pensées se tournent vers le Sturm und Drang et s’avèrent extrêmement communicatives.


Pièces de caractères, “La Stahl”, Marcia Hadjimarkos.

Alternant clavicorde et pianoforte, Marcia Hadjimarkos proposait en 2001 (Zig Zag Territoires) un programme très différent puisé presque entièrement dans les Pièces de caractères Wq. 117. Le discours est ici varié, parfois surprenant — par exemple La Boehmer en  majeur Wq. 117/26, qui, comme quelques autres, me fait bien penser à une pièce de Wilhelm Friedemann Bach, le frère aîné, et qui dévoile un visage plus riant de Carl Philipp Emanuel. Ces Pièces de caractères rappellent à quel point la musique française a été présente dans la famille de Johann Sebastian Bach : ainsi, on y trouve une Complaisante, une Capricieuse et… des Langueurs tendres ! Voilà qui montre bien la porosité des frontières qu’elles soient géographiques ou temporelles. Le disque de Marcia Hadjimarkos explore donc un autre aspect de la musique de C.P.E. Bach, plus détendu… ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs de compter quelques moments d’éternité, comme le très beau rondeau La Gleim (Wq. 117/18). Seul regret : le pianoforte est un Ferdinand Hofmann fabriqué autour de 1790… instrument certes très intéressant, mais peut-être peu adapté à la musique de C.P.E. Bach — et pourquoi ne pas avoir choisi un Silbermann, puisque le compositeur regrettait tant le sien ? Cela n’en reste pas moins un disque à rééditer d’urgence ! (J’ai vu les prix prohibitifs auxquels on peut le trouver…) En attendant, on peut l’entendre sur diverses plates-formes de streaming ou l’acheter en dématérialisé (Qobuz, MusicMe, Deezer). Petit excursus : j’aime bien aussi le disque Haydn au clavicorde de la même interprète, qui aurait sans doute gagné à alterner lui aussi avec le pianoforte (et pour le coup, le Hofmann ca. 1790 eût été parfait), mais qui même en l’état ne manque pas de séduction, surtout à côté d’autres propositions comme celles de Mathieu Dupouy ou l’intégrale de Christine Schornsheim.


Württembergische Sonaten, Sonate en si mineur, 1. Moderato, Mahan Esfahani.

On ne saurait achever ce panorama des disques pour clavier sans évoquer le clavecin. Si Carl Philipp Emanuel Bach a évidemment aimé le piano de Silbermann et le clavicorde, le clavecin reste l’instrument de référence en son temps, tout du moins pendant toute la première partie de sa carrière. On se penchera avec profit sur les Württembergische Sonaten dont l’édition a paru en 1744, et dans lesquelles se manifestent déjà les changement brusques d’atmosphères si caractéristiques de la musique de C.P.E. Bach. On y perçoit encore l’ombre du père dans les développements savamment conduits. La version de Mahan Esfahani (Hyperion) excelle cependant, à grand renfort de varations de registres, à mettre en valeur le caractère emporté et déjà presque Sturm und Drang des six sonates, tout en excellant aussi au cantabile. Le claveciniste développe un jeu très articulé souvent surprenant — mais les surprises conviennent bien à C.P.E. Bach.


Württembergische Sonaten, Sonate en si mineur, 2. Adagio non molto, Mahan Esfahani.

La musique pour clavier de Carl Philipp Emanuel Bach n’est pas toujours aisée à approcher. Ses intentions sont souvent inhabituelles, ses brusques revirements déroutent, et le semble toujours éminement personnel… Les Pièces de caractères pourront être abordées comme une galerie de portraits, tandis que les Pensées nocturnes conduiront sur les voies de l’improvisation émue ; les Sonate Württemberg sont plus démonstratives, mais aussi moins immédiates par endroits… Enfin, les Sonates choisies par Jocelyne Cuiller, quoique plus discrètes, n’en appellent pas moins une attention constante. Il faut se laisser haper. Il est assuré que c’est à force de fréquenter le langage musical du compositeur qu’on peut réellement l’apprécier : sans chercher à connaître un peu, on ne peut aimer vraiment.

À suivre…


Pièces de caractères, “La Gleim”, Marcia Hadjimarkos.

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