Invitation au voyage en Argentine : Desde Carlos Gardel

6 Décembre 2014

Quelle drôle d’idée qu’ils ont eue, chez Ambronay, diront certains, de faire ce disque de tango ! Bien sûr, là derrière il y a des histoires et des rencontres, matérialisées par un précédent disque qui s’est attiré les adorations des uns et les foudres méprisants d’autres, qui l’ont même qualifié d’inutile — je parle de Piazzolla-Monteverdi: una Utopía argentia, où officiait l’une des étoiles ambronaysiennes, Leonardo García Alarcón, et à ses côtés Mariana Flores, et aussi Diego Flores et William Sabatier, le bandonéoniste de notre côté de l’Atlantique. Ce Desde Carlos Gardel: cancionero porteño est signé par ces deux derniers. Magouilles de familles et de clans, diront certains en prenant un air outré — je dis rencontre car quand on fait profession de jouer avec les affects humains — et c’est bien de cela qu’il est question —, il est bien normal que les affinités jouent.

Invitation au voyage en Argentine : Desde Carlos Gardel

Le tango, finalement, est assez mal connu par chez nous et vite rangé dans la case “musique populaire et folklore” — exception faite d’Astor Piazzolla, qui est parvenu à une vraie notoriété en Europe, en particulier parce qu’il a ”métissé”, si l’on peut dire, tango et tradition musicale occidentale. (Soit dit en passant, le tango est nourri de diverses influences dont celles de la musique européenne.) En mettant à part Piazzolla, on oublie qu’il joua, par exemple, aux côté d’Anibal Troilo, qui, lui, relève de la plus pure tradition tanguera.

Mais alors, le tango, c’est quoi ? Difficile à dire. Au commencement était la danse, et donc une partie importante des caractéristiques originelles du tango tient à sa pratique chorégraphique. Puis vint une nouvelle forme, irriguée par cette musique de danse, mais chantée — on parle de tango canción. C’est de cela qu’il est question dans Desde Carlos Gardel. Ce chanteur, d’une immense célébrité en Argentine, beaucoup moins connu en France (bien qu’il soit né à Toulouse), a marqué un tournant en devenant une vedette internationale du tango et en hissant le tango canción au même rang de popularité que son homologue dansé. Avec Carlos Gardel s’inaugure l’ère du tango non plus pour les pas et les yeux mais pour les mots et les oreilles.


Domingo Federico, poème d’Homero Expósito : Yuyo verde

Car au cœur du tango canción, et c’est là ce qui le différenciera de tangos dansés qui pouvaient parfois avoir des paroles, il y a la rencontre de la musique et de la poésie. Gardel lui-même a écrit un certain nombre de letras, de paroles de chansons. Il faut donc prêter attention aux textes, car il y a de vrais poètes du tango — Gallimard a d’ailleurs édité une jolie anthologie, qui a toutefois le défaut de n’être pas bilingue —, au premier rang desquels on signalera, représentés dans ce Cancionero porteño, Enrique Discépolo et Homero Manzi — oui, il y a un Homère tanguero, il y en a même deux, car on trouvera aussi Homero Expósito, et il y a un Catulle aussi, Cátulo Castillo, que l’on ne croisera cependant pas dans le présent disque. C’est là un âge d’or du tango, les années 1940, le début des années 1950, auquel la quasi totalité des canciones choisies par Diego Flores et William Sabatier appartiennent, avec quelques excursions avant (1929-30) et après (1958-65).

On retrouve dans ces canciones certains traits du tango, que ce soit, bien sûr, dans le jeu du bandonéon ou dans l’écriture rythmique, parsemée çà et là de ces espèces de syncopes particulières, de rythme 3-3-2… Mais bien au-delà de cela, on y retrouve une espèce d’esprit, assez difficile à décrire, ce qui fait que, comme l’écrit Michel Plisson, « le tango est “une manière de jouer et de sentir la musiqe” ».

Carlos Gardel chantait volontier avec une ou plusieurs guitares, d’autres ont eu pour accompagnement l’orchestra típica ; ici, le tanguero Diego Flores a pour comparse le bandonéon de William Sabatier, à qui le maître Leopoldo Federico a dit : « il est impossible que tu sois français, tu es né à Buenos Aires ». Le bandonéon fait, quelque part, partie de l’âme du tango (une chanson d’Anibal Troilo, poème d’Homero Manzi, lui rend hommage, piste 4 du disque), avec ses possibilités expressives particulières, sa sonorité mielleuse et ses accents volontiers lyriques ; la prise de son de Jean-Daniel Noir, proche, nous plonge dans l’intimité et restitue à merveille aussi bien la richesse du son du bandonéon Alfred Arnold (1939) joué par William Sabatier que ses “bruits” de soufflets, voire de touches, générant ainsi une expérience tout à fait particulière et, à mon goût, délicieuse : être au plus près de l’instrument.

Diego Flores chante, mais il chante des textes. Ses inflexions semblent tournées vers l’expression des poésies qu’il dit. Le chant devient alors, comme la voix, un instrument, magistralement utilisé pour dire ici l’emportement, là le détachement, là-bas un brin d’ironie, de ce côté une douce mélancolie. Détaché qu’il est de l’obligation de se conformer à la stricte technique vocale lyrique, le tanguero tient à sa disposition des moyens vastes et, on en est convaincu à l’écoute de ce Cancionero porteño, expressivement féconds. Loin de verser dans l’expressionnisme ou la vulgarité histrionique, Diego Flores emploie ces moyens avec une justesse de ton qui est une leçon.

À ces côtés, William Sabatier accompagne au sens le plus noble du terme : il va de pair avec. Les mélodies de la voix de ces tangos canciones peuvent être assez décousues, c’est-à-dire, en réalité, versatiles, généreuses en voltes-faces, rendant le tout d’un premier abord parfois difficile à qui n’est pas habitué. Mais la subtilité infinie déployée au bandonéon par William Sabatier est un guide précieux qu’on suit avec une certaine gourmandise, ou, plus exactement, “gourmettise”, si je peux me permettre ce piètre néologisme. Les sonorités sont souvent étonnantes et enchanteresses. À la guitare qui s’invite çà et là, Ciro Perez donne aussi le ton : notes égrennées avec douceur çà et là, on est bien loin du fracas de la grande ville, on est bien près de la concision émotionelle des poèmes.

On s’imagine volontiers, si l’on était meilleur hispaniste et qu’on avait pas besoin du livret, assis à tel café, l’esprit fasciné par les qualités de diseur de Diego Flores, par les talents d’évocation de mondes lointains de William Sabatier…

On apprécie aussi le montage du disque qui ménage des pistes pour instruments seul, une chanson sans bandonéon (mais avec guitare), afin d’apporter quelques nouveautés sonores et raviver l’attention.


Anibal Troilo & José M. Contursi : Toda mi vida

Curieux, se dit-on de prime abord, que ce Cancionero du tango se trouve, parmi les publications d’Ambronay, à côté du récital de mélodies Invitation au voyage de Stéphanie d’Oustrac et Pascal Jourdan. Et finalement, juste. Car ce disque-ci aurait pu s’appeler, lui aussi, Invitation au voyage — voyage à Buenos Aires ou à Montevideo, voyage dans un monde musical tout à fait inhabituel pour la plupart d’entre nous, et d’une richesse insoupçonnée. Au-delà du jeu qu’auraient pu opérer les titres, les deux genres, le tango canción et la mélodie française, ont a cœur de rendre avec de la musique une poésie — certes, des poésies bien différentes de part et d’autre, mais tout de même. Ce Cancionero si bien nommé, où la voix est tanguera et où le piano fait place au bandonéon, est aussi une espèce de récital de mélodies, qu’il faudra apprécier en ayant le livret sous les yeux (sauf à très bien comprendre l’espagnol avec l’accent porteño et à avoir quelques notions de l’argot du tango, le fameux lunfardo) ; comme dans son homologue français, la partie d’accompagnement déploie ses couleurs et ses harmonies (parfois audacieuses) et s’avère aussi essentielle que le chant. Je disais tout à l’heure qu’au commencement du tango était la danse ; avec Desde Carlos Gardel, le tango est, en musique comme en verbe, la poésie.

Desde Carlos Gardel: Cancionero porteño

Diego Flores, voix
William Sabatier, bandonéon
Ciro Perez, guitare

1 CD, Ambronay, 2014.

Yuyo verde — Chiendent vert — traduction des paroles

Ruelle, ruelle, lointaine, lointaine.
Nous marchions, perdus, main dans la main,
Sous un ciel d’été,
Rêvant en vain.

Un réverbère, une porte cochère, comme dans un tango,
Et tous deux perdus, main dans la main,
Sous ce ciel d’été qui s’est brisé.
Laisse-moi donc pleurer crûment,
Avec ce vieux sanglot de l’adieu.
Là où se perd la ruelle
A germé ce chiendent vert du pardon.
Laisse-moi pleurer et me souvenir de toi,
Des tresses qui m’attachent à cette porte.
De ton pays, on ne revient pas,
Pas même avec le chiendent vert du pardon.

Où es-tu ? où es-tu ? Où donc es-tu partie ?
Où sont les plumes de mon nid,
L’émotion d’avoir vécu, et cette tendresse ?
Un réverbère, une porte cochère, comme dans un tango,
Et tous deux perdus, main dans la main,
Sous ce ciel d’été qui s’est brisé.
Laisse-moi donc pleurer crûment,
Avec ce vieux sanglot de l’adieu.
Là où se perd la ruelle
A germé ce chiendent vert du pardon.
Laisse-moi pleurer et me souvenir de toi,
Des tresses qui m’attachent à cette porte.
De ton pays, on ne revient pas,
Pas même avec le chiendent vert du pardon.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #Tango, #William Sabatier, #Diego Flores, #Ambronay

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Claire 07/12/2014 10:21

Très belle chronique d'un cd remarquable ; j'ai assisté au mini-concert de présentation à la sortie du cd... intense émotion...