« Quels objets enchanteurs » : “Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour” par le Concert Spirituel

28 Novembre 2014

Il y a quelques années, à l’occasion d’une interview, le chef d’une formation baroque m’a demandé des idées d’œuvres à recréer ; le premier titre qui m’est venu : Les Dieux de l’Égypte de rameau, également connus sous le titre des Fêtes de l’Hymen et de l’Amour. Mais l’œuvre est exigeante, en particulier en termes de distribution vocale, et l’idée resta dans les cartons — encore un peu, puisque c’était la dernière grande œuvre de Rameau qui n’avait pas été redonnée à l’époque contemporaine. Elle a du coup servi de lancement aux festivités de l’année qui célébrait les deux cent cinquante ans de la mort du compositeur.


Deuxième Entrée, Marche.

Oh, bien sûr, nombreuses sont les œuvres dont le traitement jusqu’ici s’est avéré fort imparfait. Pensons à Zaïs, partition d’un extrême raffinement à laquelle l’enregistrement dirigé par Gustav Leonhardt est loin de rendre justice. Le Temple de la Gloire avait été donné en concert, mais pas enregistré — une version discographique paraîtra bientôt sous la direction de Guy van Waas. Certaines œuvres ont aussi fait l’objet de recréations, cette année, et de parution décevante. Pour d’autres opéras, je n’ai pas eu vent de projets ; c’est le cas par exemple de la pastorale Acante et Céphise, dont les extraits jadis choisis et gravés par le regretté Frans Brüggen laissent pourtant augurer de beaux moments. À quand un vraie référence pour Castor et Pollux, des deux versions d’ailleurs, celle de 1737 comme celle de 1754 ? À quand, aussi, un nouvel enregistrement des Boréades ? On ne peut nier que, malgré son charme et ses grandes qualités, l’enregistrement dirigé par John Elliot Gardiner n’est pas neuf et cela se ressent. À l’heure où Marc Minkowski s’est emparé de la partition chérie, non sans succès, à Aix puis à Versailles, sera-t-il interdit de rêver ?…

Rêvons, mais aussi écoutons ! Et écoutons ces Fêtes de l’Hymen et de l‘Amour qui ont paru chez Glossa avec un éclat tout particulier. Rarement objet discographique aura bénéficié d’une présentation aussi soignée et luxueuse. Dans le livre qui accompagne les deux disques, Thomas Soury dresse un portrait de l’œuvre, tandis que Sylvie Bouissou évoque les liens de Rameau avec la Cour ; Benoît Dratwicki raconte les interprètes des Fêtes de l’Hymen et de l’Amour en leur siècle, à la création mais aussi lors de reprises ; Patrick Florentin, quant à lui, ramiste émérite, nous parle surtout de Cahusac, librettiste qui, puisque Rameau l’avait choisi, mérite bien un peu d’attention. Le tout est agrémenté d’illustrations — et quel plaisir d’admirer les dessins de l’atelier de Boquet ! —, imprimé avec soin, dans une jolie typographie, et sur du beau papier. C’est presque un objet de bibliophile autant que de mélomane. Tout cela dispense de s’apesantir longuement sur les circonstances de création de l’œuvre et sur les tenants et aboutissants du livret de l’opéra : reportez-vous à ces articles.

Néanmoins, si Patrick Florentin a à cœur de défendre Cahusac, je ne l’aime toujours pas beaucoup. Ses vers sont parfois confus, et l’on est tenté de penser de Cahusac comme d’Antoine Houdar de La Motte : on se laisse porter, à l’écoute, par les mots, par leur agencement, mais au bout, le sens n’est pas toujours au rendez-vous. Le relâchement des expressions a été remarqué à l’époque, par exemple dans le Mercure de France :

Nous ne dissimulerons point que M. de Cahusac, en divers endroits de son poème, tombe dans des négligences qu’il ne devrait pas se permettre. On ne lui pardonnera point de dire “Rien ne manque à mon désespoir”, “Comble de ma terreur”, “Des climats sereins”, “L’art des talents”, etc. Peut-être aurait-on droit aussi de lui désirer plus de clarté dans certaines phrases.

On se dit que les critiques du Mercure seraient sans doute horrifiés à la lecture d’environ n’importe quel article qui paraît aujourd’hui…

Il faut dire aussi que Cahusac, pour nos oreilles modernes, a redoublé de malchance, en particulier dans la Deuxième Entrée où les personnages s’appellent Memphis et Canope, c’est-à-dire la capitale de la Basse-Égypte pharaonique et la dénomination des vases funèbres dans lesquels on rangeait les viscères dans la momification. Mais vérifications faites, il s’avère que, oui, Memphis est bien le nom d’une femme, aussi, et oui, Canope est bien aussi le nom d’un dieu du Nil… Or, d’après Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, I, 51), Memphis s’unit bel et bien avec une divinité nilotique. Il ne s’agit donc pas, contrairement à ce que nos esprits post-champollioniens peuvent penser, du mariage d’une ville et d’un vase.


Deuxième Entrée, Hymne au Dieu du Fleuve.

Il est très clair, par ailleurs, que bien des endroits du livret sont sous-tendus par la doctrine franc-maçonne, très à la mode à l’époque — d’ailleurs, une parodie dramatique de la première entrée avait pour titre Les Fra-Maçonnes —, comme « Souvent la sagesse des dieux / Cache le bien qu’elle veut faire », « Peuple aveugle, peux-tu m’honorer par un crime ? / N’apprendras-tu jamais à connaître les dieux ? » Mais, quelque intérêt (ou inintérêt) qui puisse être dans le livret, avouons que c'est la musique qui nous fait venir, que c’est Rameau et non Cahusac, et donc, passons-y.

« Quels objets enchanteurs » : “Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour” par le Concert Spirituel

La partition est d’une grande richesse. On peut se demander, puisque l’opéra a été créé pour la Cour, de quel moyen Rameau disposait. En effet, à l’Académie royale de musique, ce sont les mêmes musiciens qui tiennent les flûtes (traversières) et les hautbois (au nombre de quatre en général), qui sont du coup employés alternativement (voir Le Temple de la Gloire, par exemple, deux ans auparavant, en 1745). Or, dans Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour, il y a des endroits où il y a à la fois flûtes et hautbois, comme par exemple la Sarabande dans la Troisième Entrée, où les deux pupitres dialoguent ; il est même précisé que certains passages sont pour un instrument seul, d’autres pour tous (voir illustration ci-dessus, et écouter l’extrait ci-dessous). Il paraît fort probable que la circonstance festive de la création ait permis l’emploi de musiciens supplémentaires. Quoi qu’il en soit, et ce point en est témoin, l’écriture est d’un rare raffinement, il y a partout mille détails subtils qui, comme dans Zaïs, semblent dessiner des ornements infinis, des arabesques dorées. Puisque le livret est d’un dramatisme à peu près inexistant, Rameau s’est livré entièrement à la musique et laisse aller son perfectionnisme en léchant chaque ligne — caractéristique que l’on retrouve dans Zaïs. Je dirais même, si le terme n’avait pas aux yeux du public d’aujourd’hui quelque chose de négatif, qu’il y a quelque chose de rococo dans ce foisonnement de détails.


Troisième Entrée, Sarabande

Et quel orchestre mieux que le Concert Spirituel pour servir cette partition ? Ces détails s’entendent, avec toujours un sens du son et de la ligne souverains, un dynamisme jamais pris en défaut, mais aussi une absence de précipitation vaine. La virtuosité est partout, mais jamais cela ne part dans tous les sens, toujours dans une véritable concentration (au sens matériel) d’ensemble — la qualité qui manque à bien des enregistrements d’œuvres tardives de Rameau (le double disque de Savall, par exemple). Signalons d’ailleurs que les effectifs, s’ils restent inférieurs à ceux de l’Académie royale de musique autour de 1740–50, sont assez élevés : 10 violons (en moyenne 16 à l’époque), 6 hautes-contre et tailles de violon (comme à l’époque), huit basses d’archet (contre 11 à l’époque), quatre bassons (comme à l’époque)… Ces effectifs plus importants que ceux que dont les chefs disposent généralement aujourd’hui — pour des raisons financières, et parce que bien des décideurs ont été habitués à l’équation musique ancienne = moins de monde que dans le répertoire ultérieur — ces effectifs, dis-je, permettent de se faire une idée plus précise de la masse que pouvait être l’orchestre de Rameau. Les chœurs sont impeccables, l’articulation y est soignée mais jamais au détriment de la beauté des timbres. Tout sonne ample et généreux, et même, osons le mot, assez jouissif. Hervé Niquet semble réussir, non à imposer, car rien ne semble contraint, mais à donner un point de fuite, une véritable perspective qui donne à chaque élément sa place et son sens.

La distribution est un poil plus inégale, mais vraiment un poil. Disons surtout que j’ai du mal avec Carolyn Sampson, qui me semble de peu de charmes aussi bien du point de vue du timbre que de la musicalité ou de l’articulation, et que Blandine Staskiewicz semble, elle, avoir du mal tout court — alors que ses interventions précédentes, par exemple dans Callirhoé, m’avait plutôt séduit et que je me réjouissais de la retrouver. Rendez-vous manqué, peut-être ? Rien d’infâmant, toutefois, mais la voix semble s’être ternie. Dans le rôle, assez petit, de Mirrine, Jennifer Borghi réussit comme toujours à imposer un personnage, en peu de temps. Quel bonheur d’écouter Chantal Santon-Jeffery&nbps;! Tout lui semble aisé, le timbre est velouté, l’articulation est claire, la musique aussi. On croirait que Rameau a écrit pour elle, tant il y a une forme d’évidence. Vraiment, on en redemande ! Il en va de même des deux hautes-contre, peut-être les plus brillants qui se puissent trouver actuellement, Mathias Vidal et Reinoud van Mechelen. D’un côté, la voix est dramatique, de l’autre elle est plus tendre ; d’un côté, une vraie tension de la ligne, de l’autre, une aisance et un aigu aérien ; des deux côté, le texte est là, incarné, et la musique servie avec un brio qu’on a peine à concevoir quand on lit la redoutable partition (tessitures très élevées, sauts difficiles, le tout devant être fait dans l’élégance). Et pourtant, chaque intervention est réussie et plonge l’auditeur dans des délices absolues. Tassis Christoyannis, dont j’ai déjà dit le bien que j’en pensais, n’a ici qu’un seul rôle, à peu près cantonné au récitatif, mais dramatique, et il y fait mouche. On frémit en entendant son « Peuple aveugle » souverain, ne souffrant pas la réplique ; on voit son regard amoureux quelques minutes plus loin quand il ordonne la fête. Alain Buet chante au total environ cinq minutes, on aurait aimé que Rameau lui en donne un peu plus…


Troisième Entrée, Quatuor et chœur « Brillez, sons enchanteurs »

On tient là un jalon majeur dans la discographie ramiste, à placer à son premier plan. Parce que l’œuvre est fort belle, ménageant plus de beaux moments qu’il n’en faut pour combler ses auditeurs, et parce que les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour sont tout à fait représentatives (bien plus que les Pièces de clavecin en concert si abondamment fréquentées) de la manière de Rameau entre les premières œuvres dramatiques (Hippolyte, Les Indes, Les Fêtes d’Hébé) et les ultimes (Les Paladins et Les Boréades), parce qu’elles sont servies par un orchestre à peu près insurpassable de force comme de clarté et un chœur exceptionnel, une distribution de haute volée et un chef aussi exigeant qu’enthousiaste, voilà sans doute le disque de l’année Rameau (loin devant les autres, et en attendant ceux qui restent à paraître), et un enregistrement qui, aux côtés de la Platée et du Dardanus des Musiciens du Louvre, du Zoroastre des Arts Florissants, des versions d’Hippolyte et Aricie des deux phalanges, des récentes Surprises de l’Amour des Nouveaux Caractères, demeurera une référence.

Là où dans Naïs les “scènes”, c’est-à-dire les moments d’action, pèchent par sécheresse, là où au contraire l’action semble prête à tout absorber dans d’autres œuvres en générant une véritable tension dramatique, ces Fêtes de l’Hymen et de l’Amour, en faisant la part belle à la musique sans vraiment se soucier des intrigues, en tirant le théâtre du côté du spectacle plutôt que de celui du drame, constituent une œuvre détendue (mais pas distendue) où l’on prend le temps de se régaler de chaque air, de chaque ariette, de chaque chœur, de chaque musique à danser. Les troupes réunies autour d’Hervé Niquet — solistes, chœur, orchestre — offrent aux oreilles un spectacle grandiose mais pas guindé, enthousiaste mais pas empressé, magnifique (« Splendide, somptueux en dons & en despense, qui se plaist à faire de grandes & esclatantes despenses, principalement dans les choses publiques. », Dictionnaire de l’Académie, éd. 1 à 5, 1694–1798) mais pas clinquant. Un feu d’artifice sans les pétarades. Rares sont les enregistrements qui parviennent à un tel équilibre et procurent autant de plaisir, plaisir que des écoutes multiples n’altèrent pas. Encore !

Jean-Philippe Rameau :
Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour ou les Dieux de l’Égypte, 1747

Chantal Santon-Jeffery, Orthésie, Orie (dessus)
Carolyn Sampson, L’Amour, Memphis, une Égyptienne (dessus)
Blandine Staskiewicz, L’Hymen, une Égyptienne, une Bergère égyptienne (bas-dessus)
Jennifer Borghi, Mirrine (bas-dessus)
Mathias Vidal, Un Plaisir, Agéris, Aruéris (haute-contre)
Reinoud van Mechelen, Osiris, un Berger égyptien (haute-contre)
Tassis Christoyannis, Canope, un Égyptien (basse-taille)
Alain Buet, Le Grand Prêtre, un Égyptien (basse-taille)

Chœur et orchestre du Concert Spirituel
Hervé Niquet, dir.

Glossa, 2014, 2 CD.

Rédigé par L’Audience du Temps

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