Haydn vivant : trois symphonies par Il Giardino Armonico

30 Octobre 2014

L’écriture de l’histoire — et l’histoire culturelle n’échappe pas à cette tendance — au moins à partir du xixe siècle, a aimé faire de l’exception la règle. Ainsi, elle s’est plu à fabriquer à partir des œuvres de J. S. Bach un « contrepoint rigoureux » tout à fait académique alors même que pour son temps le Cantor était un audacieux. De même, elle a érigé le compositeur au rang de symbole, de parangon de la composition musicale dans la première moitié du xviiie siècle alors qu’il n’en est pas représentatif — ce qui ne veut pas dire qu’il n’était pas apprécié. Nous nous plaisons à voir en Mozart le type du compositeur libre, de l’homme des Lumières dont les convictions annoncent la Révolution française, faisant un pied-de-nez à ses patrons — Colloredo en tête —, et nous oublions qu’il a composé souvent à la commande. En ne retenant que ces cas marginaux, il s’avère plus difficile de saisir, de tenter de comprendre ceux qui ne le sont pas et qui n'ont pas fait tellement de vagues et ont mené leur carrière ou leur art avec non moins de soins mais avec plus de tranquillité. Comment appréhender le compositeur du prince Esterházy, l’homme sans histoire à l’humour fin face à son pétulant et parfois burlesque ami salzbourgeois ?

On s’imagine que sous prétexte qu’il portait livrée (tout comme bien plus tard à ses tout débuts le jeune Richard Wagner portera celle du roi de Saxe) et qu’il composait pour les palais, Haydn écrivait de la musique ma foi tout à fait bien faite mais tout de même un peu ennuyeuse. Le triste constat de l’omniprésence de cette opinion est l'un des points de départ de la nouvelle intégrale des symphonies entreprise par Giovanni Antonini et son Giardino Armonico : débarrasser Haydn de son image de compositeur terne, le libérer de son surnom de “papa”.


Symphonie no 39, I, Allegro assai

En fait, la position sociale manifeste de Haydn — Haydn en livrée — nous renvoie très matériellement à celle du compositeur au xviiie siècle : il est avant tout un fournisseur de musique. Comme l’écrit Robert Gjerdingen, « le patron, que ce soit un roi, un empereur, une comtesse ou une reine, s’intéressait fort peu aux émotions de son serviteur musical. L’idée qu’une pièce triste du compositeur de la cour ait pour sujet la tristesse du compositeur aurait semblé aussi étrange que l’idée qu’une sauce amère préparée par le cuisinier de la cour ait eu pour cause l’amertume du chef » (Music in the Galant Style, Oxford University Press, p. 7, trad. mienne). Cela ne signifie pas que la musique, pour correspondre aux attentes des auditeurs du temps, dût être inexpressive, mais qu’elle vise à exprimer des émotions plus universelles. Autrement dit, il est normal que la musique des compositeurs du xviiie siècle, contrairement à ce qu’ont voulu ceux du siècle suivant, ne soit pas une expression personnelle ; plutôt que de partir du postulat romantique de “ma personne intéresse le monde, si ma musique en parle, elle le touchera”, le compositeur du xviiie siècle semble plutôt travailler en pensant “le monde n’a pas à s’intéresser à ma personne, et ma musique doit toucher le plus grand nombre, il faut donc qu’elle parle un langage que ce plus grand nombre entend”. Et c’est ce que fait Haydn. Ainsi, je rejoins tout à fait ce qu’écrit Giovanni Antonini dans la notice du disque dont je vais rendre compte plus précisément dans un instant : à propos de l’Andante de la Première Symphonie, il dit qu’elle peint « un homme », mais non qu’elle peint Haydn lui-même ; « ses compositions sont de petits portraits, de petites études de caractères ».

L’entreprise intitulée Haydn 2032 dont le premier volume vient de paraître, se présente comme une intégrale des symphonies qui s’achèvera pour le tricentenaire de la naissance du compositeur ; mais à ces symphonies se mêlent des œuvres d’autres compositeurs, qui ont pu l’influencer, ou qui transmettent l’esprit de l’époque. Ce couplage, si l’on peut dire, permet à la fois de goûter ce qui émane de l’environnement culturel de Haydn, mais aussi de tenter de saisir ce qui est propre au maître de chapelle du prince Esterházy. J’emploie tout à fait à dessein cette périphrase pour le désigner, car la production symphonique de Haydn est intimement liée à cette fonction. Avant d’entrer en fonction auprès du prince, Haydn n’avait presque pas composé dans ce genre. Suite à son arrivée en 1761, se sont d’abord les symponies 6, 7 et 8, “le Matin”, “le Midi” et “le Soir”, puis quelques dizaines d’autres…

Il est amusant de constater que la création, à Vienne, du Don Juan de Gluck, qui figure sur le premier volume du projet Haydn 2032 au côté des symphonies 39, 49 et de la Première Symphonie, est justement daté de quelques mois après la prise de fonction de Haydn auprès du prince : il est créé le 17 octobe 1761. Il est amusant aussi de remarquer que comme Giovanni Antonini, Marc Vignal, dans sa grande biographie du compositeur, estime que « l’influence de Gluck sur Haydn, ou du moins l’impression faite par Gluck sur Haydn fut (…) plus importante qu’on ne l’a estimée jusqu’ici ». Le ballet de Gluck, qui avait déjà fait l’objet d’enregistrements, se termine par une danse des Furies qui sera reprise assez exactement dans Orphée et Eurydice, pièce extrêmement «Sturm und Drang» qui nous renvoie à ce que je disais sur la recherche d’universalité : le «Sturm und Drang» n’est pas forcément un mouvement de l’espression de l’intime, de la passion personnelle, mais peut tout à fait s’inscrire dans une certaine universalité, ici la description de l’enfer.

Mais Haydn 2032 commence par le milieu, puisque ce sont les symphonies nos&nbp;39 et 49, des années 1767-68, deux symphonies en mineur, qui sont au cœur de ce premier volume. Elles relèvent à plein de l’inspiration «Sturm und Drang», et on y remarque en particulier un usage puissant des cors — il faut croire que Haydn se réjouissait d’en avoir à nouveau quatre, avec l’engagement d’un nouveau musicien le 1er mars 1767. La symphonie no 49 est connue sous le titre “La Passione”, qui peut aussi bien renvoyer à au “Drang” qu’à la Passion du Christ. C’est probablement à cette dernière qu’elle doit son nom, Landon évoquant à propos de son premier mouvement « des rangées de pénitents devant (ou portant) la Croix » (cité par Marc Vignal, Haydn, Fayard, 1988). On remarquera que cette symphonie commence, fait exceptionnel, par un long mouvement lent, et qu’elle n’est chronologiquement pas éloignée, semble-t-il, de celle intitulée “les Lamentations”. Par contre, la symphonie no 39, en sol mineur, n’a pas de petit surnom. Il semble que ce soit la première des symphonies en mineur qu’ait composé Haydn, et quelle symphonie ! On remarquera que les pauses — la musique semble s’arrêter, réfléchir avant de repartir — du premier mouvement se retrouvent aussi dans le second. (Je renvoie, pour une analyse plus détaillée des œuvres, à l’ouvrage, remarquable, de Marc Vignal  l’analyse des symphonies concernées se trouve aux pages 982–3 et 986.)


Symphonie no 49 “La Passione”, I, Adagio

Force est de constater, cependant, que la jolie et souvent aimable musique de Gluck, quoique jouée excellemment ici et avec de belles couleurs, pâlit quelque peu à côté de l’immense maîtrise de Haydn, dont chaque mouvement présente un développement d’une grande finesse et d’un parfait équilibre, à commencer par le premier du disque, l’Allegro assai de la Symphonie no 39 qui tourne globalement autour d’un seul thème. Épreuve terrible pour l’orchestre aussi : il ne faut pas ennuyer, certes, mais il ne faut pas non plus surjouer.

Dès ce premier mouvement, on sait à qui l’on a affaire. Là où Hogwood prenait un tempo fort modéré, oubliant peut-être l’adverbe assai qui accompagne l’indication Allegro, Antonini a choisi de jouer la carte du quasi vivace, secondé en cela par un orchestre superlatif qui, loin de tourner à vide et de donner une impression de jouer vite pour jouer vite, de rapidité vaine, parle d’urgence. Indubitablement, cela parle, et le monothématisme lui-même devient un élément du langage : cela raconte une obsession. Il en va de même de l’Allegro di molto de la Symphonie no 49, surnommée “La Passione” : une urgence presque violente, peut-être une fuite, certainement une menace. Le premier mouvement de cette même symphonie est désolé, comme il se doit, on y retrouve, bien sûr, une tension, mais surtout il a quelque chose de désert ou de décharné là-dedans, qui évoque bien une grande scène recueillie mais humaine.

Outre ces atmosphères, il faut louer les qualités techniques de l’ensemble et de la direction. Tout d’abord, une grande clarté de l’écriture qui, bien sûr, est déjà celle d’un orchestre, mais avec encore des pupitres qui ne sont pas immenses, de sorte qu’il faut, à mon sens, retrouver une lisibilité presque chambriste. Ensuite, des nuances : on passe volontiers d’un fortissimo à un piano en peu de temps, dans un mouvement rapide, et a là un ingrédient rhétorique bien mis en valeur — peut-être un poil ostentatoire, diront certains. Mais surtout, l’articulation et le phrasé sont remarquables de variété, de pertinence, d’expressivité. C’est en faisant vivre les notes que Giovanni Antonini et Il Giardino Armonico font vivre la musique.

Le disque, centré sur les symphonies 39 et 49, donne, presque en annexe, la Première Symphonie, où l’on retrouve des qualités sensiblement identiques mais dans un cadre plus détendu et plus riant — majeur. Je ne comprends pas bien ce choix, mais il me donne l’occasion de signaler que cette symphonie est dotée d’un clavecin, tandis que les deux autres n’en ont pas. En effet, d’après les chercheurs, il n’y avait pas de réalisation de continuo à la cour d’Esterhazy ; rien ne mentionne de claveciniste, et Haydn dirigeait du violon, contrairement à ce qu’il ferait à Londres (et, peut-être, dans les représentations de ses opéras à la cour ?). En revanche, la Première Symphonie est antérieure à l’arrivée chez Esterhazy, et il est tout à fait probable qu’elle a été jouée en son temps (elle a été composée probablement vers 1757) avec un clavecin.

Le projet Haydn 2032 commence donc, si l’on veut bien me permettre cette expression peu gracieuse, sur les chapeaux de roues. « Dans mon interprétation », écrit Giovanni Antonini dans le beau texte du livret du disque, « j’ai essayé d’être aussi frais et direct que possible (…). Les questions que je me suis posées sont : comment ce traitement sera-t-il accepté par les auditeurs actuels ? Seront-ils capables d’écouter sans préjugés ? » Pour ceux qui n’ont pas de préjugés sur Haydn et ses symphonies, il est probable qu’ils seront séduit par les beautés plastiques du son, très caractérisé, la qualité des articulations et la vitalité du tout ; d’autres seront peut-être surpris de cette même vitalité, de la puissance de ces articulations, et trouveront que le Haydn bien sage auquel ils étaient habitués se trouve malmené — il faut espérer que ceux-là sauront aussi écouter sans préjugés, voire de changer d’avis. Il est en tout cas certain qu’il faudra compter avec Haydn 2032, sa force expressive et son éloquence. Je ne sais pas quand doivent paraître les prochains volumes, mais j’espère qu’Outhere et les musiciens ne nous feront pas trop attendre !

Franz Joseph Haydn : Symphonies nos 1 en majeur, 39 en sol mineur, 49 en fa “La Passione”.
Christoph Willibald Gluck : Don Juan ou le Festin de pierre, ballet pantomime

Il Giardino Armonico
Giovani Antonini, dir.

Ce disque peut être acheté sur le site de l’éditeur ou en version non matérialisée sur Qobuz.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #Domaine germanique, #Haydn, #Il Giardino Armonico, #Giovanni Antonini

Commenter cet article