Dimitri de Joncières : le retour triomphant d’un chef-d’œuvre lyrique

5 Octobre 2014

« Je revendique le droit absolu de supposer des incidents restés secrets et de conter des aventures dont je n’ai pas trouvé la preuve du contraire. » — Sacha Guitry.

Quand j’étais au lycée, le russe était ma troisième langue vivante, et je me souviens que nous avions étudié un petit texte qui racontait l’histoire du malheureux fils d’Ivan le Terrible et d’un homme qui disait l’être alors que D(i)mitri était réputé été assassiné par les sbires du ministre Boris Godounov. Était-ce réellement le tsarévitch ? Était-ce un simple aventurier qui se faisait passer pour lui ? Mystère !

En réalité (mais je ne l’ai appris qu’un peu plus tard), il semble bien qu’il s’agissait d’un usurpateur mais il parvint néanmoins au pouvoir, sans doute à l’instigation des Polonais qui ne détestaient pas avoir quelque pouvoir sur l’État russe. S’ensuivit une période agitée couramment appelée « le temps des troubles ».

Cette histoire est assez bien connue des amateurs d’opéras, puisqu’elle est au cœur du Boris Godounov de Modest Moussorgski, d’après la pièce d’Alexandre Pouchkine. Mais ce n’est pas de la pièce russe que s’inspirent les librettistes du Dimitri mis en musique par Victorin Joncières, Henri de Bornier et Armand Sylvestre, mais d’une tragédie inachevée de Schiller, Demetrius — texte, comme nous l’apprend le texte d’Alexandre Dratwicki, abondamment remanié par le compositeur lui-même, ce qui, d’après Adolphe Jullien, en faisait « une longue charade historique, dont le mot ne se trouve même pas dans le livret » (cité par A. Dratwicki). Le mot, c’est de savoir, évidemment, si Dimitri est vraiment le fils d’Ivan ou non. Mais cette atmosphère de doute, loin de me déranger, aurait plutôt tendance à me plaire — et je trouve qu’elle entretient plutôt bien l’intérêt pour l’intrigue de l’opéra — puisque pour une fois, les cartes ne sont pas jouées d’avance : il s’agit d’une œuvre inconnue, que nous découvrons à l’écoute, nous en découvrons aussi l’intrigue.


Fin de l’acte II.

Cette intrigue est présentée chez Joncières et ses librettistes sous un jour fort différent de ce qu’elle est chez Pouchkine et Moussorgski. Elle est d’abord moins complexe, puisqu’elle est centrée sur un seul personnage, alors que chez les Russes, on oscille entre Dimitri et Boris, chacun avec leur entourage. Autre différence fondamentale : alors que chez Pouchkine-Moussorgski la Polonaise Marina n’aime pas Dimitri et qu’elle ne fait que l’utiliser pour s’asseoir sur le trône de Moscou, ses sentiments sont ici sincères. Ce sont d’ailleurs les sentiments humains qui sont au cœur de l’ouvrage français, alors que les manigances politiques et religieuses formaient le fond de la pièce russe. Dimitri est aimé non seulement de Marina, mais aussi d’une certaine Vanda, cousine du roi de Pologne, laquelle a pour ami le comte de Lusace, qui tire les ficelles de toute l’affaire : c’est lui qui révèle d’abord que Dimitri serait le tsarévitch cru mort, qu’il aurait sauvé et caché, puis, plus tard, affirme qu’il ne s’agit que d’un fils d’esclave qu’il aurait lui-même, pour se venger de Boris, décider de faire tsar un jour. Joncières met aussi sur scène un autre personnage important : la tsarine, la mère du tsarévitch Dimitri, qui s’appelle ici Marpha (coïncidence ? c’est le nom du principal personnage féminin dans l’autre grand opéra de Moussorgski, La Khovanchtchina). Mensonges, vengeances, jalousies et manipulation sont au centre de ce Dimitri.

Sur le compositeur, Victorin Joncières, qui était jusqu’ici un inconnu, dont les opéras — il en a écrit d’autres, et presque exclusivement des opéras d’ailleurs —, je renvoie au livre, puisqu’il s’agit d’un livre-disque. Une chose est sûre : il ne méritait pas l’oubli dans lequel il est tombé, car la musique de Dimitri est somptueuse de bout en bout. Les couleurs orchestrales, d’abord, sont superbes ; les effets, bien sûr, sont assez grandioses, mais ne flirtent jamais avec le mauvais goût. Joncières était un admirateur de Wagner, mais sa musique possède un tour plus libre et moins rigoureux. Sa veine mélodique semble intarrissable, c’est un véritable feu d’artifice de belles lignes. Il y a là, à mon sens, une véritable synthèse d’un goût français très xixe siècle, tel qu’on le retrouve par exemple dans la musique des ballets et de certains opéras-comiques de l’époque (Adolphe Adam, Daniel Auber), cette générosité, cette grâce, mais galvanisé par un sens aigu du drame et une orchestration soignée, soutenu par le refus de toute vulgarité. On pense à Massenet, mais aussi au flamboyant Chabrier.

De ce véritable bijou, l’équipe dirigée par le maître Hervé Niquet donne une interprétation de la plus haute volée. Le Dimitri de Philippe Talbot est un jeune homme séduisant, emporté et fougueux, plus amoureux qu’héroïque — c’est exactement le genre du personnage, à mon avis, et très symbolique de l’opéra tout entier : c’est un caractère — au timbre clair et à l’émission aisée, mais racée — typiquement le genre de voix de ténor que j’aime, en voilà une chance ! Face à lui, Andrew Foster-Williams campe un Lusace machiavélique, ironique, manipulateur, personnage suffisamment déplaisant pour ne pas exercer la fascination qu’on souvent les grands méchants ; je suis impressionné par le français du baryton américain, car non seulement la langue est impeccable, mais la façon de chanter même est plus française que nature, c’est à la fois bluffant et absolument réjouissant. Les deux religieux, Nicolas Courjal et Julien Véronèse, peuvent se targuer, face à tous les agités qui les entourent, d’une présence plus apaisée et même assez rassurante, non, du côté de Job, sans complexité. Du côté des dames est ma seule réserve, qui concerne Gabrielle Philiponet (Marina), au timbre citronné — ce qui ne serait pas un problème pour moi s’il n'était doublé d’apparentes difficultés dans l’aigu et d’un vibrato un peu trop envahissant à mon goût. Mais il me semble que son personnage est des trois femmes la moins intéressante ; or les deux autres ne souffrent nullement des mêmes réserves. Jennifer Borghi, Vanda jalouse et baffouée, manipulée, est véritablement touchante ; elle offre ici, d’après ce que je connais d’elle jusqu’à présent, une de ses plus belles interprétations au disque. Quant à Nora Gubisch, quelle idée merveilleuse de lui confier ce beau rôle qui lui va comme un gant : elle y touche au sublime véritable, c'est-à-dire ce mélange de terrible et de beau, et sa composition est fascinante aussi bien du point de vue du personnage que du chant.


Acte III, air de Marpha.

L’orchestration, je l’ai dit, est somptueuse, et on y retrouve avec plaisir le Brussels Philharmonic qui excelle à la faire scintiller. Le chœur n’est pas moins bon. Hervé Niquet excelle, comme toujours, aux tableaux comme au drame, aux détails comme à l’ensemble, aux nuances, aux couleurs, aux rythmes de l’action et des sentiments. Sa direction est fluide mais énergique, elle évite toujours le trop de tzim-boum, sans pour autant pécher par mollesse, et emporte orchestre et solistes au-delà du langage musical et parvient, en fait, à une forme d’évidence.


Le Kremlin par John Cooke Bourne, vers 1860


Acte III, air de Dimitri.

Il n’y a quasiment aucun morceau isolé que l’on veuille réentendre, car c’est le tout qu’on réécoute, tout est du plus haut niveau. Avec ce Dimitri de Joncières, pari de donner un opéra inconnu d’un compositeur inconnu, le Palazzetto Bru-Zane signe encore une belle réussite — et frappe un grand coup, car on ne pourra pas dire, après cela, que la musique romantique française n’a rien à nous offrir de bien enthousiasmant dans le domaine lyrique. Dimitri de Joncières est une nouvelle preuve de l’exitence de chefs-d’œuvre oubliés. Grâces soient rendues à ceux qui nous livrent celui-là.

Victorin Joncières (1839–1903) : Dimitri

Philippe Talbot, Dimtri (ténor)
Gabrielle Philiponet, Marina (soprano)
Jennifer Borghi, Vanda (soprano)
Nora Gubisch, Marpha (mezzo-soprano)
Andrew Foster-Williams, le comte de Lusace (baryton)
Julien Véronèse, le Prieur (basse)
Nicolas Courjal, l’archevêque Job (baryton)

Flemish Radio Choir, Flanders Opera Children’s Chorus
Brussels Philharmonic
Hervé Niquet, direction

Livre disque Palazzetto Bru-Zane, série Opéra français, Ediciones singulares, 2014.

Le tableau dont je n’ai pas pu inclure les informations dans une légende, est de Karl Venig, s’intitule Les derniers instants du faux Dimitri, 1879. En cliquant dessus, comme sur l’autre, vous pourrez les voir en plus grand.

Parmi les extraits, il manquerait un air de Lusace, mais ce sera une bonne raison pour vous, lecteurs, d’acheter le livre-disque ou, à défaut, d’écouter l’œuvre entière sur une plate-forme comme Qobuz ou dans une médiathèque.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #Domaine français, #Palazzetto Bru Zane, #Opéra, #Hervé Niquet

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gunther 12/10/2014 11:09

Une découverte non seulement musicale mais très fouillée , une rédaction explicative de tout premier ordre, je recommande à mes amis mélomanes, bravo à plus;

L’Audience du Temps 12/10/2014 11:37

Vous avez tout à fait raison de souligner — peut-être ne l’ai-je pas assez fait dans ma chronique — l’importante documentation qui est fournie : il s’agit bien d’un livre CD, et comme Joncières est un inconnu, on est heureux d’en savoir plus sur lui. Comme à peu près toujours avec le Palazzetto Bru Zane / Ediciones Singulares, c’est de très belle facture.