Impressions du festival de Sablé : la Belle Mort

11 Septembre 2014

« Mais aussi-tost voicy venir vne personne qui paroissoit estre du sexe feminin : sa taille estoit fort legere & desliée : elle estoit chargée de couronnes, de faulx, de sceptres, de faucilles, de houlettes, de patins, de sabots, de tiares, & de chapeaux de paille, de mitres, de bonnets, de laine, de broderies, de peaux, de soye, de laine, d’or, de plomb, de diamans, de coquilles, de perles & de cailloux. Elle auoit vn œil ouuert, & l’autre clos ; vestuë de toutes couleurs : d’vn costé elle estoit ieune & de l’autre vieille : tantost elle venoit lentement, & tantost hastiuement : tantost il sembloit qu’elle fut fort loing de moy, & toutesfois elle en estoit fort pres : & quand ie pensois qu’elle fust à la porte de mon logis, ie la vis à mon cheuet. (…) En fin apres auoir demeuré dans vne impatience retenuë, ie luy demanday qu’elle estoit. Ie suis la Mort, dit-elle. La Mort ! respondis-je, le cœur a demy failly : puis ayant vn peu repris haline, & begayant de peur, ie luy demanday : Et où allez-vous Madame la Mort ? Ie te viens querir, respond-elle. O Dieu ! hé quoy ! ie me meurs donc ? Non fait, dit-elle : mais il faut que tu viennes tout viuant auec moy, faire vn voyage au Royaume des Morts : car puis que tant de morts ont esté visiter les viuans, il est bien raisonnable, qu’vn viyant vienne vne fois rendre la pareille aux morts. (…) Sus allons, viens auec moy. Alors tout tremblant de frayeyr, hé ! ne me lairrez-vous pas habiller ? luy dis-je. Il n’en est pas de besoin, dit elle : car personne n’apporte rien avec moy, & puis cela ne te ferait qu’incommoder : ie me charge de l’equipage de chacun, afin qu’on marche plus legerement. Ainsi, sans luy repliquer d’auantage, ie ja suiuis. » — Francisco de Quevedo y Villegas, Visions, traduites de l’espagnol par le sieur de La Geneste (première édition : 1633), Vision seconde.

 

Memento Mori — c’est par cette locution que s’ouvrait la brochure de l’édition 2014 du festival de Sablé. Édition lugubre ? Nenni, car si certaines des “propositions” du programme sont bel et bien ancrées dans le thème de la mort (l’Ode funèbre de Purcell par Le Concert Spirituel le jeudi 28 août, les Leçons de ténèbres du 29 août (!), plusieurs pièces du programme germanique de l’ensemble La Dolcezza le 30 — d’autres abordent le thème de manière plus inattendue, sous un jour plus riant (rieur), comme les Visions — et d’autres enfin semblent assez détachées du thème, comme La Forza delle Stelle de Stradella ou les concertos pour clavecin(s) de Bach. Mais au fond, peu importe : nous ne sommes pas là pour faire une dissertation et sanctionner les hors-sujets, nous sommes là pour écouter, voir, goûter la musique, les mots, les spectacles.

Parmi le copieux menu de Sablé (oui ? non, rien), j’ai jeté mon dévolu sur un repas constitué, vendredi 29 et samedi 30 août, des Leçons de ténèbres de Couperin agrémentées d’autres pièces (Charpentier, Clérambault) par les devenues rares Demoiselles de Saint-Cyr, suivies des Visions de Quevedo – Benjamin Lazar et Benjamin Alard, puis, après un trou normand de rigueur (constitué en l’occurrence de dormir et de rédiger un bout de ma thèse), des sonates pour cordes de Biber, Schmelzer, Rosenmüller et alii, et enfin, apothéose, La Forza delle Stelle de Stradella par Mare Nostrum.


Les Demoiselles de Saint-Cyr

Certains commentateurs l’ont remarqué : le concert des Demoiselles de Saint-Cyr pâtissait sans doute du fait que l’ensemble n’a plus la même régularité et ne se réunit plus qu’en quelques occasions. Pourtant, il me semble que les réflexes du jouer (chanter) ensemble étaient bien là, et que c’est ailleurs qu’il faut chercher les raisons de mon peu d’enthousiasme.

En premier lieu, le programme. Construire à partir des Leçons de ténèbres de Couperin, c’est-à-dire celles qui sont les plus fréquentées, les plus connues… comme s’il n’y avait pas d’autres cycles. Être bien obligés, pour les respons, de puiser ailleurs, puisque Couperin ne nous en a pas laissé — il aurait sans doute mieux valu, à mon sens, donner à entendre les trop rares leçons de Charpentier, qui se seraient bien accommodées des respons du même. Certes, ceux-ci valaient la peine, et l’In monte Oliveti a été fort beau — j’ignore le nom de l’alto à qui est revenue la partie soliste, mais ç’a été un très beau moment, assez incroyable, difficile à décrire, de douceur, d’une espèce de résignation… —, le Miserere de Clérambault, le plain chant, tout cela allait plutôt bien et faisait son effet — l’effet du plain-chant a capella commencé par une voix seule est saisissant et émouvant, celui des aimables dissonances de Clérambault est délicieux. Mais cela aurait été encore mieux avec des Leçons moins rebattues.

D’autre part, je dois dire que la lecture desdites Leçons, assez molle, ne m’a pas vraiment convaincu. Que dit le texte ? Imprécations, sang, larmes, résignation, douleur !… Et pour finir, invitation à la prière. Tout cela m’a semblé extrêmement survolé. Certes, la musique de Couperin n’appelle pas de grands effets, mais j’aurais souhaité quelque chose d’un peu plus habité. Il y a de belles couleurs dans la voix d’Eugénie Warnier, mais Dorothée Leclair a semblé plus en difficulté. La leçon à deux voix était assez réussie, lumineuse. Le continuo a manqué, à mon goût, de grandeur et de fermeté, mais cela est surtout dû, je pense, au maigre positif — Sylvia Abramowicz a su, d’un archet expert, faire vivre la partie de basse.

En somme, un joli concert… mais surtout pour ce qui entourait Couperin.


La Dolcezza, dir. Veronika Skuplik

C’est aussi un sentiment un peu mitigé qui me reste aussi du concert de l’ensemble La Dolcezza, consacré à la musique allemande et autrichienne du xviie siècle — Biber, Schmelzer, une pointe de Rosenmüller, de Bertali… Dans l’ensemble — je vais répéter le même mot — cela m’a paru survolé. Où est la ferveur dans le Lamento sopra la morte Ferdinandi III de Schmelzer — pièce que j’adore — ou dans le prélude de la Partita sopra la dolorosa perdita di Ferdinando IV ? La technique est impeccable — en témoigne la dixième des Sonates du Rosaire —, les douceurs du nom de l’ensemble sont là aussi, la rigueur ne manque pas, mais la fantaisie, un peu, et le panache aussi. Mention spéciale, tout de même, pour l’alto sonore, chantant et attentif de Christine Sticher. Je ne m’étendrai pas plus longtemps : c’était un concert très honnête, seulement, je n’ai pas pris, parce que mes attentes sont autres.

***

Mes attentes étaient surtout centrées sur La Forza delle Stelle de Stradella, et le spectacle de Benjamin Lazar, Visions. Commençons, puisqu’il fut le premier soir, par ce dernier.

De quoi s’agit-il ? Benjamin Lazar est parti d’une œuvre de Quevedo, auteur assez mal connu en France, les Sueños, devenus, dans leur traduction française au xviie siècle Visions, et en a retenu plusieurs passages, extraits de la seconde et de la sixième visions. Dans l’un, le personnage, en rêve, rencontre la Mort personnifiée ; dans l’autre, il visite l’Enfer. Benjamin Lazar joue donc ces textes, en y mettant beaucoup d’effet (pas au sens négatif) vocal, un peu de gestuelle et de déplacement, le tout entrelardé — passez-moi l’expression : elle est fort noble chez moi, car la bouffe, j’aime ça — de pièces musicales choisies avec Benjamin Alard, et de quelques passages qui tiennent davantage du bruitage d’ambiance que de la musique, ce qui n’est nullement un reproche que je fais, je vous prie de le remarquer. Le résultat est saisissant et souvent, contrairement à ce que l’on aurait pu croire à la lecture du programme, très drôle.

Il me faut maintenant distinguer deux choses : la gestuelle et la prononciation d'une part, le spectacle de l'autre. Étant moi-même un chercheur, étant en contact avec plusieurs personnes qui travaillent sur la prononciation restituée et ayant participé à des expérimentations à ce sujet, étant, enfin, partisan fervent de l'historicité, je ne saurai me dispenser d'une mise au point à ce sujet. Ceux que ça n'intéresse pas peuvent sauter directement — en prenant garde à ne pas se blesser en atterrissant — au passage qui suit les trois astérisques.

Il ne saurait s’agir ici d’exposer en détail ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas sur le jeu dramatique, et en particulier la prononciation, aux xviie et xviiie siècles, que je connais un peu mieux. (La gestuelle pose d’autres problèmes, ne serait-ce que de savoir, dans bien des circonstances, si l’on en mettait ou pas.) Quelques rappels, cependant, ne seront pas inutiles. Surtout, il n’y a pas une mais des prononciations. Bacilly, dans ses Remarques curieuses sur l’art de bien chanté, est très clair à ce sujet : il serait, pour lui, ridicule de vouloir chanter de la même manière, avec la même prononciation, de grands airs, nobles, sérieux, et des « bagatelles ». En fait, la plupart des traités passent leur temps à expliquer que la prononciation courante est une chose, et la prononciation dans la récitation (Grimarest appelle son propre ouvrage Traité du récitatif et c’est en ce sens, et non en celui de la forme musicale, qu’il faut entendre récitatif : ce qui doit être récité, c’est-à-dire dit publiquement) en est une autre. Une étude plus approfondie permet de déterminer qu’il y avait, entre ce niveau haut (la récitation) et ce niveau bas (le quotidien) un véritable étagement, lié au genre : la prononciation de la comédie en prose n’est pas celle de la tragédie ou du prêche, celle même des vers “familiers” (comme les Fables, par exemple, ou les Contes en vers : La Fontaine dans la préface des siens parle de “rimes familières”) est encore un peu différente. Il faut ajouter à ces niveaux la variation de la prononciation au fil du temps, qui n’a probablement pas affecté de la même manière tous les niveaux… Bref, les traités sont nombreux, mais ne recouvrent pas tous la même réalité.

Or, le travail de ceux qui font aujourd’hui de la prononciation dite restituée consiste généralement (je n’ai pas dit “toujours”) à plaquer sur à peu près tous les textes du xvie au xviiie siècle une prononciation à peu près identique, et un mode de déclamation. Il y a mille points de détails sur lesquels on peut discuter — faut-il prononcer les consonnes finales ? comment doit-on nasaliser ou dénasaliser ? — et j’ai longtemps été le partisan d’un “il faut bien commencer à appliquer, si les musiciens baroqueux n’avaient pas commencé avant d’être sûrs et de savoir tout ce dont ils avaient besoin, on en serait encore au point de départ”. Sauf que dans le cas de la prononciation, la recherche avance, et la pratique stagne.

Benjamin Lazar, que j’ai eu un peu l’occasion d’interroger, affirme qu’il faut distinguer la reconstitution de l’archéologie : la prononciation restituée ne saurait être comme le recollage des morceaux d’un vase cassé. Je ne saurais, pour ma part, lui donner tort, mais il me semble que souvent, pour filer la métaphore, on laisse de côté bien des morceaux du vase que l’on cherche à refaire pour en faire un complètement nouveau “librement inspiré” des morceaux de l’ancien.

Tout ceci, non pour dénigrer, mais pour nuancer. Non, il ne s’agit pas d’une vérité historique. Non, on ne peut pas condamner la restitution de la prononciation et du jeu dramatique à l’aune de ce travail, de cette interprétation de traités et autres textes documentaires. Enfin, quiconque voudra approfondir la question de la prononciation pourra, dans un premier temps, se référer au site Chantez-vous français d’Olivier Bettens et à certaines publications de l’Association pour un centre de recherche sur les arts du spectacles aux xviie et xviiie siècles — plusieurs sont téléchargeables gratuitement en PDF.

***

Essayons maintenant d'imaginer que je ne suis pas chercheur, que je ne connais rien ou presque rien à toutes ces questions, et de ne considérer que le résultat, le spectacle en lui-même et pour lui-même. Alors on peut dire que j'adhère. D'abord, parce que les textes sont grands. La Fontaine terminait sa fable Le Mari, la Femme et le Voleur en écrivant que son conte « est bien d'une âme espagnole / Et plus grande encore que folle » ; ces Visions sont-elles plus grandes encore que folles ? Sans doute sont-elles plutôt grandes parce que folles, grandement folles, follement grandes — et ces expressions que je viens d'aligner ressemblent un peu à ces Razón de la disrazón que a mi razón se hace et autres merecedora del merecimiento que merece la vuestra grandeza qui causent tant de peines à l'Ingénieux Hidalgo. En somme, un grand texte, émaillé de passages moraux, certes, mais aussi de beaucoup de choses désopilantes.

Benjamin Lazar excelle à créer des ambiances, on le sait. L'idée de la pénombre, de la bougie, etc., tout cela fonctionne, et certainement davantage dans une église que dans un théâtre. Mais plus encore, Benjamin Lazar est un immense comédien, et c'est avant tout un merveilleux diseur — ce qu’aujourd’hui bien peu de gens sont ou cherchent à être. Il possède l’art de faire vivre le texte, de le transmettre au lecteur. Sa diction possède suffisamment de nuances pour sembler tantôt familière, tantôt plus éloquente.

La prononciation met à distance ? Peut-être — encore serait-ce à discuter —, mais cela fait partie de l’esthétique de l’époque. Elle donne aussi du relief. Elle permet de véritablement goûter le texte, elle autorise aussi un jeu différent car ce n’est plus tout à fait notre langue, notre langue utilitaire de tous les jours, elle est décontextualisée, rendue, en quelque sorte, à son “opacité”, pour reprendre une métaphore de Catherine Kintzler à propos du geste dansé : comme, dans la danse contemporaine, nous voyons le geste autrement parce qu’il appartient à la danse, nous entendons la langue autrement parce que la prononciation est différente. Bien des façons de dire, bien des inflexions paraîtraient, avec notre prononciation de tous les jours, malhabiles, bizarres, qui, ici, trouvent leur juste place. Bref, les textes ont leur lustre, il faut le faire briller.

« Et lors me souuenant de ceste sentence, Dy moy qui tu as frequenté, & ie deuineray tes mœurs, afin qu’on ne me peust reprocher d’auoir hanté mauuaise compagnie, ie me mis en deuoir de suiure celle-cy, qui me sembloit tres bonne. A peine eus-je fait la premiere démarche, que comme celuy qui va sur la glace, ie me trouuay aussi-tost au milieu de la route… » — Quevedo, Visions, sixième vision.

On est réjoui d’entendre les spectateurs rire aux éclats et goûter les saveurs de ces satires de personnages vieux de trois siècles. Pour peu qu’on soit un peu impressionnable et/ou sensible — et c’est, hélas, trop mon cas — on comprend le poids que pouvait avoir un tel discours, lorsqu’il était livré sérieusement par l’Église à ses plus ou moins fidèles pour les ramener dans son droit chemin — j’avais d’ailleurs eu une impression similaire en écoutant le Sermon sur la Mort de Bossuet par Eugène Green (Alpha 030).

« Ie fus grandement estonné, de ce que durant le chemin personne ne s’estoit aduisé de dire que nous allions en Enfer: & neantmoins quand nous fusmes là, chacun fort espouuanté commença à se regarder l’vn l’autre, & à dire : Nous sommes en Enfer, il n’en faut point douter. » — Ibidem.

Il est indéniable que, bien loin, spectateurs, d’être en enfer, l’on passe un bon moment, que les musiques choisies par Benjamin Alard sont plaisantes et accompagnent, illustrent, commentent le texte d’une manière souvent surprenante — les pièces sont finalement, pour la plupart, assez simples, ce qui est surprenant en regard de la phantaisie tourbillonnante des Visions. Il s’agit bien, comme le dit Benjamin Lazar, de spectacle et non de démonstration de recherches. Et, abstraction faite du rapport complexe à l’historicité (je n’en débattrai pas davantage ici), un spectacle du plus beau métal.

C’est sur un concert non moins mémorable, consacré au compositeur Alessandro Stradella, souvent un peu trop oublié, que s’est terminé mon séjour à Sablé. La Forza delle Stelle — c’est le titre de l’œuvre que donnait l’ensemble Mare Nostrum sous la direction d’Andrea Di Carlo à l’église de Brûlon le samedi 30 août — a été enregistrée par une équipe à peu près identique, aussi rendrai-je bientôt compte à la fois du concert et du disque. Je peux cependant dire d’emblée que les interprètes comme la partition se sont montrés à la hauteur de toutes les espérances et ont su convaincre une large partie de public que Stradella méritait d’être connu pour sa musique plus (ou au moins autant) que pour ses frasques.

Donc : à suivre…


Quelques membres de l’ensemble Mare Nostrum au concert du samedi.
***

J’ai pris les photos sur la page Facebook du festival. Je remercie toute l’équipe du festival et de l’Entracte pour son accueil, et en particulier Cécile Pogam.

Commenter cet article