Lumière sacrée au siècle de Louis XIII : Moulinié par l’ensemble Correspondances

28 Août 2014

« Les compositions sont soit des drames, soit des bijoux. » — Esa-Pekka Salonen

« Seul ce qui est modeste parle au cœur. » — Paul Badura-Skoda.

J’avais ici même parlé du disque et du concert de l’ensemble Correspondances consacrés à Marc-Antoine Charpentier il y a un peu moins d’un an. J’avais même retenu le disque parmi les incontournables de l’année, enregistrement destiné à faire date dans la discographie et vers lequel, j’en profite pour vous le dire, je suis revenu souvent : un petit creux, envie de je ne sais quoi d’à la fois familier — vous pensez, avec le nombre de fois que je l’ai écouté ! — et de perpétuellement stupéfiant, qui, chaque fois, emporte sur ses ailes, hop ! un petit coup de Miserere et/ou de Litanies de la Vierge. Enfin, “coup”... ça n’est pas le mot, mais je m’égare.

« Je suis bien long, mais on parle de ses souvenirs comme on parle de ce qu’on aime. » — Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, Mémoires.

Tout cela donne sans doute assez l’idée de l’impatience gourmande avec laquelle le nouvel opus de Correspondances était attendu ici. On savait, puisque Sébastien Daucé nous l’avait confié, que ce serait Étienne Moulinié, versant sacré, qu’il nous ferait entendre, et l’on se réjouissait de découvrir ce répertoire, très peu fréquenté, avec l’assurance d’être en de bonnes mains.

Les pièces présentées dans ces « Meslanges pour la chapelle d’un prince » sont bien différentes de celles de Charpentier et appellent donc des qualités sensiblement autres. En premier lieu, elles sont brèves. Là où Charpentier, avec le Miserere comme avec les Litanies, construisait de vastes polyptyques, Moulinié pratique, si l’on excepte ses propres Litanies de la Vierge, des formes brèves : les pistes présentent chacune une pièce différente et vont d’une petite minute et demie à cinq minutes, généralement deux ou trois. Il s’agit donc de ciseler, de soigner les miniatures, mais aussi de varier… sans pour autant tomber dans l’excès de caractérisation histrionique.


Ego flos campi

D’un autre côté, les pièces font généralement appel à un effectif plus fourni, et paraissent nettement moins chambristes, jouant en particulier sur des oppositions chœur – solistes. Douze voix, cinq violes, un luth, un théorbe, deux flûtes à bec dans certaines pièces et le chef aux claviers : voilà, en effet, de quoi assurer un certain lustre à l’affaire — comme il convient, direz-vous, à la « chapelle d’un prince » évoquée par le titre du disque. Le prince en question, comme vous pourrez le lire dans le livret du disque signé Thomas Leconte, c’est Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, toujours si proche du pouvoir — longtemps il n’y avait pas de dauphin — si proche qu’il n’y parvint jamais, bien qu’il ait été de nombreuses intrigues… Les Meslanges de sujets chrestiens, cantiques, litanies et motets publiés en 1658 mais composés bien avant, puisque le contenu, d’après Thomas Leconte, était prêt dès 1650 — ça a mis un certain temps à paraître, phénomène auquel aujourd’hui nous sommes bien habitués aussi — ont sans doute, au moins en partie, fait les riches heures de la chapelle de Gaston.

Cette chapelle, les recherches nous l’apprennent, comptait, dans le deuxième quart du xviie siècle, huit chanteurs, un violiste et deux luthistes pour son ordinaire, ponctuellement élargi pour certaines occasions. À partir de 1650, les deux enfants signalés dans les documents disparaissent — hum, bon, ceux qui me connaissent voient le genre de commentaire qu’il faut placer ici, et les autres, tant pis pour vous — tandis qu’une “demoiselle” est engagée, prenant sans doute leur place. On sait aussi que la musique de Gaston fit occasionnellement appel à des musiciens de la cour, comme Louis Constantin... À partir de ces pistes, l’ensemble Correspondance propose un effectif varié, avec plusieurs chanteurs par voix, qui permet de rendre justice aux indications “seul” (souvent noté “récit”) et “tous” qui figurent dans la partition. Puisque Moulinié avait sous sa conduite, chez Gaston, deux chanteurs par voix, cette alternance me semble extrêmement probable, et d’autant plus quand on entend le résultat.

Pour autant, ce n’est pas ici une masse chorale comme on pourrait en entendre dans le grand motet versaillais de la fin du siècle qui est en jeu, mais plutôt une forme intermédiaire entre l’ensemble de solistes et le chœur — option intermédiaire très séduisante car elle confère à la musique à la fois une ampleur, une majesté dont cinq voix seules seraient moins susceptibles, et reste en même temps ancrée dans un travail du détail et une proximité avec l’auditeur que le grand chœur, avec son effectif imposant, est moins à même de créer.


Ne reminiscaris Domine

Dire que chaque pièce est un petit bijou serait laisser supposer quelque brillant un peu trop appuyé, quelque superficialité trop ostentatoire. Ces pièces ne brillent pas de l’éclat que leur conférerait une lumière extérieure, bien au contraire. Et puis d’abord, elles ne brillent pas, elles sont plutôt mates et denses. Plus que métal précieux, elles sont bois noble. Moulinié voulait, écrit-il dans l’avertissement en tête de sa partition, « purifier la musique et la rendre toute chaste », c’est-à-dire la débarrasser des vanités — sans pour autant bannir la modernité, « certains traits », écrit-il (nous dirions probablement aujourd’hui « certaines tournures »), « qui sont assez hardis et qui passeront peut-être pour des licences dans l’opinion de ceux qui préfèrent l’austérité de l’ancienne manière aux agréments de la nouvelle » ; il pondère : ces traits sont « en petit nombre ». Qu’est-ce à dire ? À mon sens, Moulinié tente une synthèse entre la “noble simplicité des anciens” tant vantée, et la force expressive de tours stylistiques, en particulier des dissonances, nouvellement admis. Il en résulte une musique remplie de noblesse, oui, de retenue — avec une once aussi de mélancolie, de cette espèce de nostalgie que rien ne puisse être que simplicité, comme le souvenir de « cette béance impossible a combler » introduite en l’homme par la Culture, dont parle Nicolas Ruwet dans Langage, musique, poésie (p. 67).

Ce qui est curieux, c’est que l’ensemble Correspondances parvient, malgré les oppositions d’effectifs, à ne pas faire de théâtre — et ici, c’est une qualité. Tout n’est que recueillement ou exaltation pure, sentiment presque brut quasi sans cette volonté de dramatiser si présente dans la musique religieuse française ultérieure. Et on ne s’ennuie pas ! Il y a, indéniablement, une forme de sensualité des timbres et de leurs façons de magnifier masses et lignes. Chaque voix est belle, et l’on se réjouit d’entendre l’argentine Caroline Weynants, la haute-contre touchante de Stephen Collardelle, le majestueux bas-dessus de Lucile Richardot… et tous mes autres aussi, mais je ne peux pas citer tout le monde, d’abord parce que je n’ai pas reconnu et isolé chaque voix — c’est un tout, dirigé par un Sébastien Daucé qui semble décidément touché par la grâce — et l’ensemble instrumental, violes, flûtes, continuo, ne fait pas exception. Correspondances donne tout leur sens au poids et à la force des sons et de leurs enchaînements.

Il faudrait aussi citer chaque pièce, en relever les beautés. Les oreilles les goûtent, le cœur les sent, mais l’esprit se laisse emporter, croit rêver et ne prend pas de notes. Les pièces plus longues ne manquent pas non plus de cette grâce dont je viens de parler : les Litanies de la Vierge font montre d’un peu plus de théâtralité — rien d’outré, bien sûr, mais des contrastes un peu plus surprenants peut-être — et il faut signaler le Popule meus de Boësset suspendu, absolument hors du temps.


Ecce video

Intimité, soin du détail, séduction des couleurs, envoûtement des phrases, cohésion sans faille, — voilà quelques unes des qualités que possède ce disque. Sans tapage, sans délires, il fait, au fil de l’écoute, au fil des réécoutes, son chemin en l’auditeur, et comme les feuilles de thé dans l’eau chaude, infuse ses saveurs raffinées, suaves, délicates.

On se dit que Gaston, s’il n’accéda point au pouvoir régnant et à la dignité royale, ne devait tout de même pas trop s’ennuyer avec un musicien comme Étienne Moulinié, et au lieu d’aller conspirer avec Cinq-Mars et de participer à la Fronde pour se faire exiler par Mazarin, il aurait mieux fait d’écouter ces superbes Mélanges offerts par l’ensemble Correspondances. Bah, nous le ferons pour lui !

Étienne Moulinié (1599–1676) : extraits des Meslanges de sujets chrétiens, motet Flores apparuerunt. Antoine Boësset (1586–1643) : Jesu noster redemptio, Popule meus quid fecit tibi. François de Chancy (c.1600–1656) : Allemandes. Louis Constantin : La Pacifique.

Harmonia Mundi, 2014.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #Correspondances, #Domaine français, #Etienne Moulinié

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