Quatuors à visions : Ligeti par le quatuor Béla

29 Mai 2014

Bien que les critères qui régissent les arts et les sciences soient différents, ces deux domaines ont en commun le rôleur moteur que joue la curiosité pour les personnes qui s’y consacrent. Ce qui importe, c’est de faire la lumière sur des phénomènes restés obscurs pour d’autres, de concevoir des structures qui n’existaient pas jusqu’alors. (…) Si les sciences expérimentales se fondent en grande partie sur des faits, ce n’est pas le cas pour la plus “exacte” des sciences, la mathématique, car ce domaine est soumis à des règles du jeu établies plus ou moins arbitrairement. (…) Certains arts, dont la musique, ont des analogies avec les jeux et les rites : leurs règles se sont formées progressivement avec l’histoire. Ce sont des conventions conditionnées par le contexte culturel.
György Ligeti, « Pensées rhapsodiques sur la musique en général et sur mes propres compositions en particulier ».

Celui qui a dit que la curiosité est un vilain défaut était sans doute un fort ennuyeux fat. Qui a dit aussi Perseverare diabolicum ? Sans doute un fainéant qui n’avait guère trop envie de réviser le premier mouvement de son jugement. Et pour moi, je prétends qu’il est bon non seulement d’être curieux, mais encore de persévérer dans la curiosité. Si je ne l’avais pas fait, je n’aurais certainement pas écouté les quatuors de Ligeti, ou j’aurais laissé le disque du quatuor Béla de côté après la première écoute — et à la vérité, c’eût été grand dommage. Car au premier abord, comme on dit, c’était pas gagné. J’ai pourtant fini non seulement par apprécier, mais encore par aimer cette musique.

Quatuors à visions : Ligeti par le quatuor Béla

L’un des grands problèmes de l’approche généralement proposée de la musique « contemporaine », ou disons du xxe siècle, est qu’elle a tendance à se focaliser sur la technique de composition. Parce que les compositeurs ont pensé leurs œuvres, on cherche à expliquer comment c’est fait. C’est un peu comme si, pour aider quelqu’un à apprécier une pièce de théâtre, on lui expliquait la construction grammaticale des phrases qui s’y trouvent.

Certes, le public — y compris moi-même — manque souvent de familiarité avec les langages utilisés par les compositeurs. Pour autant, cette familiriaté peut s’acquérir, et l’écoute curieuse est en cela d’un grand secours. Tant que j’ai cherché à comprendre la lettre au détriment de l’esprit des œuvres, j’ai échoué. Ce n’est qu’en me laissant aller que j’ai fini par aimer le disque dont je vais vous entretenir.


Extrait du premier quatuor

Ligeti est un compositeur foncièrement original et un peu à part, tant sa musique lui appartient en propre et ne relève pas d’une école — diverses tendances ont d’ailleurs cherché à se le rattacher. Tout en se situant dans la tradition — Beethoven, Bartók —, il a employé un langage très personnel, un langage destiné à la sensibilité plus qu’à l’intellect :

Je travaille toujours de manière empirique et non scientifique, donc plutôt “artisanale”. (…) La musique ne doit pas nécessairement avoir une cohérence absolue, dans le sens de la mathématique ou d’une logique formalisée. Même une fugue de Bach est une construction dont la logique n’est qu’apparente : certes, elle n’a rien d’arbitraire, cependant sa polyphonie obéit à une syntaxe musicale qui repose sur un consensus culturel tout en étant dénuée d’une quelconque objectivité logique stricte.

Ligeti avait une connaissance approfondie de la musique du passé. L’un de ses articles les plus connus est une analyse de l’introduction du quatuor “Les Dissonances” de Mozart, et du pourquoi ça marche. À propos d’une des périodes de sa vie, il avoue qu’il « avai[t] pour modèles les compositeurs franco-flamands de la fin du xve et du début du xvie siècles », puis qu’il s’est « senti de plus en plus attiré par la complexité rythmique et métrique de la période précédente. Je me penchai alors sur la musique de Machaut, Solage, Jacob de Senleches, Ciconia et Dufay ». Tout en se sentant proche des recherches mélodiques et rythmiques de Bartók, il avouait avoir aussi pour modèle Debussy (il parle de « père spirituel ») et son travail à la fois sur les intervalles, l’harmonie, et sur les ambiances :

Debussy a supprimé aussi la directionnalité de l’harmonie tonale : ses pièces pour piano “Cloches à travers les feuilles” et “Pagodes”, ou sa pièce pour orchestre La Mer sont influencées par le gamelan de Java et Bali. L’Asie du Sud-Est, avec sa conception musicale sans mouvements cadentiels, signifiait pour Debussy une libération (…). C’est dans son ballet Jeux que Debussy a procédé de la façon la plus radicale : le déroulement formel est “végétal”, il prolifère mis ne se développe pas.

On aurait tort pourtant d’en déduire que la musique de Ligeti est statique : c’est tout le contraire ! Elle semble en perpétuel mouvement, mais un mouvement, justement, proliférant.

Les deux quatuors ont été composés à une quinzaine année de différence (1953–4 pour le premier, 1968 pour le second) et reflètent une certaine évolution du compositeur. Le premier quatuor est la synthèse de la période précédente, la période hongroise du compositeur, et il en constitue l’aboutissement. Le second, lui aussi synthèse d’années d’expérimentations et de recherches formelles, est considéré comme « un joyau » (Simon Gallot). Ligeti s’est toujours refusé à les dissocier. On peut, à l’écoute, les percevoir comme deux expressions différentes dans leurs moyens, mais proches dans leur fin et leur résultat, leur impact.

Dans les deux œuvres, j’ai été frappé par le déroulement, très narratif. J’écrivais à propos des quatuors d’Arriaga par La Ritirata qu’ils sont véritablement parlants et semblent raconter quelque chose et se faire l’écho de salons passés ; les deux quatuors de Ligeti me produisent une impression similaire de narration, mais moins verbale et plus active. C’est sans doute le surgissement perpétuel d’éléments nouveaux dans des ambiances et des “paysages” contrastés. C’est particulièrement vrai du premier quatuor, intitulé d’ailleurs « Métamorphoses nocturnes », mais cela se retrouve indubitablement dans le second ; Pierre Michel évoque d’ailleurs, à propos du second quatuor, un « aspect évènementiel » de certains éléments (György Ligeti : un compositeur d’aujourd’hui, p. 96). Il en résulte une musique très dense.

Outre le travail sur le rythme, avec, à mon sens, trois éléments importants — les mouvements d’apparence désordonnée, les ostinatos et les calmes aplats —, Ligeti aime manifestement la dissonance. Il est vrai que privilégier les intervalles considérés comme “consonnants”, c’est-à-dire ceux qui produisent tel type de vibrations, n’est qu’un choix possible (une convention, comme il l’évoque lui-même dans un passage que j’ai cité). À propos d’une autre pièce (contemporaine du premier quatuor, Visions), il parle d’une « vibration interne (…) produite par des frottements ». C’est exactement l’impression que me procurent les intervalles dans les quatuors : ils sont un outil de vibration, souvent très prenant. À cet égard, je dois dire que la version du quatuor Béla est particulièrement réussie. Les intervalles “consonnants” prennent une couleur tout à fait spécifique, et, en fait, chaque inteveralle retrouve la sienne, comme s’il était tout nouveau. Ligeti rejoint en cela ce qu’il analyse dans le quatuor “Les Dissonances” : les lignes “mélodiques”, le contexte, conditionnent la perception de l’harmonie chez Mozart — complétons : et des intervalles chez lui-même.

Ligeti parlait parfois d’un « expressionnisme glacé » pour qualifier ses œuvres. Il ne faudrait pourtant pas les y réduire. Si le premier mouvement du second quatuor semble assez bien répondre à cette définition, tel n’est pas le cas des autres, qui ont au contraire, à mon sens, quelque chose de très instinctif, très immédiat et sensoriel.

Je ne peux pas non plus ne pas évoquer une certaine forme d’humour, très présente en particulier dans le premier quatuor, lié d’ailleurs à un goût évident pour les motifs répétitifs, imitant une mécanique (un peu obsessionels donc, comme tout ostinato) dont le parangon est évidemment le troisième mouvement du second quatuor, Come un meccanismo di precisione, devenu emblématique. Cela dit, c’est ici un mécanisme qui “s’humanisme”, et la précision mathématique se détraque… même dans ce mouvement, il y a, particulièrement bien mise en valeur par les Béla, une grande sensibilité.


Second quatuor, II, Sostenuto, molto calmo

Je pensais que tous les enfants inventaient de la musique. Lorsqu’il s’avéra beaucoup plus tard que ce n’était pas toujours le cas, ce fut l’une des raisons pour lesquelles je pris la résolution d’essayer de devenir compositeur.

Très engagée, la version du quatuor Béla ne se contente pas d’exhiber une perfection technique bluffante, mais séduit souvent par son enthousiasme. En la comparant avec celle du quatuor LaSalle — qui créa le second quatuor —, je l’ai trouvée plus vivante : moins abstraite, peut-être moins nette et précise (premier mouvement du second quatuor), mais plus fulgurante, plus explosive, plus poétique, plus mystérieuse et délicate, plus prenante… Par exemple, au début du deuxième mouvement du second quatuor, on sent immédiatement, chez les Béla, qu’il se passe quelque chose. Elle est servie par une prise de son chaleureuse et précise.

Comme je l’écrivais en ouverture, avec ce disque, c’était vraiment pas gagné d’avance pour moi qui ne suis pas très aguerri à cette musique. Il a pourtant remporté ma pleine adhésion et rien ne lui a manqué pour me convaincre, me plaire et m’émouvoir. Je ne saurai vous le recommander trop chaleureusement.

Dans le livret du disque, les membres du quatuor écrivent ceci :

György Ligeti, enfant, dessine sur un cahier les cartes d’un monde imaginaire. Il se cache dans le grenier pour lire des contes, une vieille horloge égrène son tic-tac, les toiles d’araignées forment des labyrinthes jolis et mortels.

Cet univers poétique semble parfaitement évoqué dans les deux quatuors, et invite véritablement à se laisser emporter dans cet univers imaginé par Ligeti et porté avec brio par le quatuor Béla.

György Ligeti, Métamorphoses nocturnes. Premier et Second Quatuor, Sonate pour violoncelle seul. Quatuor Béla. Æon, 2013. Ce disque peut être acheté sur le site de l’éditeur.

***

Pour préparer (longuement) ce billet, j’ai tâcher de me documenter. Je recommande aux curieux les ouvrages suivants :

  • György Ligeti, Neuf essais sur la musique, traduits de l’allemand par Catherine Fourcassié, Contrechamps, 2001. Les textes de Ligeti que j’ai cités sont issus du premier article, « Pensées rhapsodiques sur la musique en général et sur mes compositions en particulier ». Le style de Ligeti est agréable à lire.
  • Pierre Michel, György Ligeti : un compositeur d’aujourd’hui, Minerve, 1985.
  • Joseph Delaplace, György Ligeti : un essai d’analyse et d’esthétique musicales, Presses universitaires de Rennes, 2007.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #Ligeti, #Musique de chambre, #XXe siècle

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