La Rêveuse à Rezé (concert)

9 Mars 2014

Vous le savez, lecteurs : il ne faut pas croire tout ce que je dis. Par exemple, j’avais dit que je ne chroniquerais pas le concert de La Rêveuse à Rezé (à côté de Nantes), le 11 février 2014. Et m’y voilà tout de même.

Difficile cependant d’en bien parler moi-même sans me répéter : il y a exactement un an aujourd’hui, j’inaugurais L’Audience du Temps avec un billet sur le disque consacré à Henry Lawes. Difficile de ne pas reprendre, en la circonstance, ce que j’y écrivais, car une bonne moitié du programme reprenait des pièces du disque — le live en plus. Car si la version CD est très vivante, quand on a Jeffrey Thompson, Florence Bolton, Benjamin Perrot et Bertrand Cuiller devant soi, cela prend encore davantage de sens.

Pour cependant apporter un éclairage un peu nouveau, j’ai choisi de donner la plume à trois personnes, fort différentes, qui étaient au concert et qui ont bien voulu m’exprimer leur avis. Je les en remercie.

La parole est d’abord à Geoffroy de Longuemar :

Dans cette petite chapelle Saint-André de Rezé, que j’ai eu tant de mal à trouver au milieu d’un lotissement où elle fut construite dans les années soixante-dix ou quatre-vingts, à l’acoustique parfaitement adaptée à ce répertoire, j’ai goûté, et avec quel plaisir, les grandes qualités de Florence Bolton, Benjamin Perrot et Bertrand Cuiller, notamment dans les pièces instrumentales de Norcombe, Playford et Finger (une merveilleuse Division en sol mineur).

J’avais beaucoup apprécié Jeffrey Thompson dans les oratorios de Brossard, et dans Leandro aussi, et j’ai été surpris toute la soirée par son parti pris de jouer toutes les pièces de Lawes, d’accentuer à ce point l’élément théâtral, de jouer le texte presque plus que la musique et pour le dire en un mot, d’en faire autant, et de cabotiner à ce point… Cela correspond-il à la façon de chanter au XVIIe siècle ? Peut-être (j’ai quelques doutes). Je trouve qu’aujourd’hui ce caractère complètement rococo, toutes ces mimiques et contorsions n’ajoutent rien - elles viennent au contraire nous distraire voire nous agacer et surtout compliquer l’expression au détriment d'une ligne musicale que je peinais à entendre…

Je me permets, cher Geoffroy, de te répondre un peu sur ces derniers points. Quand on connaît la force des textes, les images violentes qui les habitent — et je regrette que le public de Rezé ne les ai pas eus entre les mains, ces textes —, on n’est guère surpris de l’expressionnisme de Jeffrey Thompson. Les doutes que tu exprimes, avec une modération qui t’honore (« peut-être »), me semblent venir d’un mot que tu donnes aussi : « aujourd’hui ». Nous arrivons dans cet univers de Henry Lawes avec les habitudes et les attentes d’aujourd’hui, façonnées par un demi-siècle de tradition du renouveau de la musique ancienne — car il y a bien une tradition. Jeffrey Thompson et La Rêveuse se sont affranchis, pour ce programme, de cette tradition. De plus, contrairement à René Jacobs — pour qui par ailleurs je professe une grande admiration —, je ne crois pas qu’il y ait deux techniques de chant, la bonne et la mauvaise, surtout pour la musique baroque. Il n’y a pas encore si longtemps, il y avait réellement des écoles nationales du chant, et ce phénomène devait être encore plus présent au XVIIe siècle. Bacilly, aussi, signale qu’on ne chante pas pareil pour soi, dans la semi-intimité, ou sur scène. Peut-être as-tu été frappé, comme moi, de la différence de ton adoptée par Jeffrey Thompson quand il est passé à An Evening Hymn ou O Solitude de Purcell, où l’expression était bien différente.

Enfin, sur la musique, je signalerais aussi qu’en écoutant attentivement, la ligne des pièces de Henry Lawes s’avère souvent tortueuse, avec beaucoup d’intervalles disjoints, voire de grands intervalles. Cela, à mon sens, tend à confirmer l’extrême expressivité recherchée par La Rêveuse et en particulier par Jeffrey Thompson.

La parole est maintenant à Théodore Bing :

On part en voyage. Vers un autre pays, vers une autre époque. Une époque où la poésie semble être le sommet de l’art. Une époque où la poésie met en relief les mouvements de l’âme.

Un acteur est entré sur scène, accompagné de musiciens. Chaque mot, chaque sentiment est joué. La poésie du texte passe par le jeu de la voix. On ressent tout. On comprend toutes les émotions. On s’y croirait. De plus, le visage royalement anglais de Jeffrey Thompson [Note de l’éditeur : même s’il est américain], que l’on jurerait avoir aperçu dans une gravure ancienne, nous garde en ce lieu magique où l’on est transporté. Nous ne sommes plus dans cette église moderne sans beauté, sans poésie (d’ailleurs est-elle vraiment faite pour y jouer de la musique, le son semblant s’y perdre ?), nous sommes dans cet autre univers, cette autre époque qui ne semble que rêvée et qui pourtant a bel et bien existé. Pour preuves ces musiques qui en viennent pour nous transmettre un message de beauté, un message d’émotion. Peut-être aussi pour nous dire qu’à notre époque nous avons perdu ce besoin de beauté, ce besoin de poésie, ce besoin de merveilleuse tristesse. C’est peut-être cela, au fond, que cherchent les amateurs de « musique dite ancienne », comme la désigne si bien Édouard Fouré Caul-Futy.

Les mots sont la poésie, mais les notes et les harmonies des trois musiciens sont presque au-delà, irréelles et oniriques. La douceur du théorbe et du luth très parfaitement et justement joués, le clavecin lui aussi tellement parfait qu’il soutient le tout dans sa discrète beauté, et la viole, parfois virtuose (dans les danses de John Playford), qui comme une deuxième voix enchante le tout. Tout était merveilleux ce soir là, comme un rêve. On en veut encore, même après plusieurs rappels… À quand une prochaine fois ?


La Rêveuse en répétition (pas à Nantes).

Et pour résumer, je terminerai avec l’avis de Françoise Rubellin, qui relève

un concert subjuguant de perfection : musicale, vocale, scénique  une impression d'aisance jamais vue dans ce répertoire un bonheur complet dans certains airs. Jeffrey Thompson ne chante pas, il vit ces airs. J’ai aimé la dimension théâtrale du chanteur. Beaucoup d'humour. On reçoit du bonheur.

Simplicité et générosité alliées à une technique remarquable.

Je crois qu’en tout cela le message est clair : La Rêveuse, on en reveut !

Rédigé par L’Audience du Temps

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Bruno Maury 10/03/2014 21:41

Merci pour cette belle critique à quatre mains !

L’Audience du Temps 11/03/2014 13:48

Merci, Bruno, pour ton passage et ton commentaire ! Ça fait toujours plaisir.