La Folle Journée de Nantes à l’heure américaine (1)

7 Février 2014

La Folle Journée de Nantes fait partie de ces évènements musicaux qui ont le don de susciter les réactions. Certains, dont je ne suis pas, s’agacent d’y voir une espèce de supermarché musical ; d’autres s’enthousiasment de la popularité du festival. Il y a quelque chose de grisant à aller ainsi de concert en concert, à passer d’un terrain connu à une découverte, à “enchaîner” les belles choses…


Leonard Bernstein : Danses symphoniques de West Side Story,
par Bernstein dirigeant le Los Angeles Philharmonic, accessible sur archive.org

Il y a quelques années que nous étions plusieurs à souhaiter que René Martin parie sur la fidélité et la confiance du public et envoie son festival s’aventurer sur des terrains musicaux peu fréquenté. C’est désormais chose faite avec cette vingtième édition consacrée à la musique américaine au XXe siècle ; double pari, puisque d’une part la musique américaine est mal connue, et d’autre part la musique contemporaine effraie beaucoup. Pari réussi cependant, si l’on en juge d’abord par les chiffres, avec un taux de remplissage des concerts de 97 % (l’édition la plus réussie de ce point de vue depuis Chopin), 144 468 billets délivrés (sur 150 000 disponibles) ; si l’on en juge aussi par les commentaires que l’on entendait au sortir des salles, de spectateurs contents de leurs découvertes — quelqu’un m’a dit : « je croyais que j’allais ne rien aimer » et a été détrompé. Il est tout à fait revigorant de voir ces masses de gens se presser pour aller écouter Bernstein, Messiaen, John Cage ou Eliott Carter, et réjouissant d’entendre l’enthousiasme manifesté par le public après un concert d’œuvres pour piano de Cage, George Antheil et Henry Cowell.

L’un des atouts de la programmation était de faire de la place à des styles différents et à des genres divers, offrant ainsi un panorama varié du paysage musical des États-Unis au siècle dernier : l’avant-garde américaine (Charles Ives, John Cage, Philipp Glass) du début du siècle contrastait avec les compositeurs européens expatriés (Dvořák, Bartók, Schoenberg, Rachmaninov), à côté desquels on pouvait aussi entendre un quatuor vocal “barbershop” interpréter des pièces du Great American Songbook, plusieurs Big Bands, un peu de jazz aussi (le Thomas Enhco trio a été très remarqué), tandis enfin qu’une place était faite aussi à l’univers du musical avec le spectacle Broadway enchanté.

Difficile de tout embrasser ! Je me suis pour ma part concentré sur l’Amérique, laissant donc de côté les Européens (y compris Des canyons aux étoiles, l’œuvre de Messiaen à laquelle cette vingtième édition a emprunté son titre, qui était donnée vendredi et samedi soir). Je reviendrai en plusieurs chroniques sur cette Folle Journée américaine, en commençant aujourd’hui par vous parler d’œuvres symphoniques.


Fayçal Karoui, photo Marc Roger

La musique de Leonard Bernstein — lequel est au premier rang de l’affiche officielle de cette édition du festival — a été très présente dans le parcours que je me suis frayé, aussi bien du côté “savant” — le trio pour violon, violoncelle et cordes, la Serenade after Plato’s Symposium — que du côté musical — j’ai entendu plusieurs fois des extraits de West Side Story. Du côté de ces derniers, je dois dire que si la prestation du Sinfonia Varsovia sous la direction de Jean-Jacques Kantorow (mercredi 29 janvier à 14h, premier concert) brillait par l’impeccable technique de l’orchestre et son équilibre, la châtoyance de ses timbres et la maîtrise, c’est celle de l’Orchestre de Pau et du Pays de Béarn, dirigé par Fayçal Karoui (samedi 1er et dimanche 2 février), qui m’a le plus convaincu, en particulier par la capacité de la formation à rebondir, à exploser, à chanter, à jouer dans la souplesse, et à donner l’impression de véritablement sentir cette musique et s’amuser avec elle — ce qui n’empêche pas le sérieux, par exemple dans “Somewhere” ou dans le superbe “Finale” des Danses symphoniques de West Side Story qui sont en fait constitués d’extraits de la comédie musicale enchaînés avec brio. À l’écoute de ces grande formations, on se rappelle ce que le film — excellent au demeurant quant à l’esprit — laisse mal entrevoir : l’extraordinaire qualité de la musique de Bernstein, en particulier du point de vue de l’orchestration. C’est d’une efficacité redoutable, c’est follement évocateur — à chaque fois, le “Cha-Cha” qui succède au “Mambo” fait son effet —, bref, c’est véritablement du grand art. De plus, la brève apparition, dans ces deux concerts de l’Orchestre de Pau, d’Isabelle Georges venue chanter “I feel pretty” est aussi bienvenue — elle rappelle que tout cela est aussi fait pour être chanté — qu’elle a été plébiscité du public, qui en aurait bien aimé davantage.



Bernstein : Serenade, I. Phèdres — Pausanias.
Tai Murray, violon, Orchestre Poitou-Charentes, dir. Jean-François Heisser

Une autre œuvre de Bernstein a retenu mon attention dans la programmation, la Serenade after Plato’s Symposium, pour violon solo, orchestre à cordes, harpe et percussions — c’est un concerto pour violon, en fait — avec l’Orchestre Poitou-Charentes dirigé par Jean-François Heisser et la violoniste américaine Tai Murray. Deux œuvres complétaient le programme : une suite d’extraits de la musique de Bernard Herrmann pour Psychose d’Hitchcock, et l’Adagio de Samuel Barber (originellement mouvement central de son Premier Quatuor) ; cela s’écoute, mais il faut bien reconnaître que si ce n’est pas sans intérêt, cela m’a paru faire un peu pâle figure à côté du concerto de Bernstein, qui brille par une redoutable utilisation des moyens. Un disque reprenant le même programme a été enregistré chez Mirare ; il présente en outre trois préludes pour piano de George Gershwin et The Unanswered Question de Charles Ives. J’avoue que j’aurais préféré, à la place d’une des deux pièces du concert, entendre la pièce de Ives, d’autant que c’est le titre que Bernstein choisit lui-même pour le livre résultant de la publication de ses conférences à Harvard (traduit en français, publié par Robert Laffont, mais épuisé).

Quand il achève la Serenade, le 7 août 1954, Bernstein est connu comme chef, comme compositeur de Broadway (On the Town, Fancy Free) ; il compose la première version de Candide, la musique du film On the Waterfront… mais n’est pas encore “le compositeur de West Side Story” (1957) ; d‘après Phillip Huscher, Bernstein aurait précisé que sa Serenade est « d’après Le Banquet de Platon » pour mettre en avant le sérieux de l’œuvre. Et bien qu’elle fasse partie des œuvres non-scéniques les plus jouées de Bernstein, on ne l’entend pas si souvent.

L’Orchestre Poitou-Charentes a donné de l’œuvre une lecture remarquable par son équilibre et sa maîtrise, par sa texture souple et sa clarté. Si l’on ajoute à cela l’extraordinaire Tai Murray, à la sonorité soyeuse, au jeu élégant et raffiné, aussi incandescent que mature — et notons en particulier la capacité à faire imaginer des personnages, car chaque mouvement de la Serenade porte un nom de personnage du Banquet  Phèdre, Pausanias, Aristophane, Éryximaque, Agathon (le très beau mouvement lent), Socrate et Alcibiade — on se réjouit de réentendre cela au disque et on tient une très belle version d’une partition séduisante et assez fascinante.

Appendice :
Texte écrit par Leonard Bernstein à propos de la Serenade
le 8 août 1954, lendemain de la date à laquelle l’œuvre a été terminée

Cette sérénade ne suit pas à proprement parler un programme, même si elle a été composée suite à la relecture du charmant dialogue de Platon Le Banquet. La musique, comme le dialogue, est une série de déclarations à la gloire de l’amour, et suit la forme platonicienne en faisant se succéder les orateurs du banquet. La “parenté” des mouvements ne repose pas sur l’utilisation d’un matériau thématique commun, mais plutôt sur un système dans lequel chaque moment développe des éléments du précédent.

Au curieux d’allusions littéraires, je suggère les points de repère suivants.

I. Phèdre — Pausanias (Lento — Allegro). Phèdre ouvre le banquet avec un discours lyrique à la gloire d’Éros, le dieu de l’amour. (Fugato commencé par le violon seul.) Pausanias poursuit en décrivant la dualité amant–aimé. Ceci s’exprime dans un allegro de forme sonate classique, basé sur le matériel [thématique] du fugato d’ouverture.

II. Aristophane (Allegro). Aristophane ne joue pas le rôle du bouffon dans ce dialogue, mais plutôt celui d’un conteur relatant une mythologie féérique de l’amour.

III. Éryximaque (Presto). Le physicien parle de l’harmonie des corps comme modèle scientifique du fonctionnement des modèles amoureux. C’est un très court scherzo fugué, mélange de mystère et d’humour.

IV. Agathon (Adagio). Peut-être le discours le plus émouvant du dialogue, le panégyrique d’Agathon embrasse tous les aspects des pouvoirs de l’amour, de ses charmes et de ses fonctions. Ce mouvement est une simple chanson en trois parties.

V. Socrate — Alcibiade (Molto tenuto — Allegro molto vivace). Socrate décrit sa visite à la prophétesse Diotime, citant son discours sur la démonologie de l’amour. C’est une lente introduction de plus grand poids que tous les mouvements précédents, où est livrée une reprise très dévelopée de la section médiane du mouvement Agathon, suggérant ainsi une forme sonate cachée. La fameuse interruption par Alcibiade et ses compagnons ivres surgit par l’Allegro, qui est un rondeau qui va de l’agitation, une danse de type gigue, à une joyeuse célébration. S’il y a une pointe de jazz dans cette célébration, j’espère qu’elle ne sera pas perçue comme un anachronisme pour la musique des fêtes grecques, mais plutôt comme l’expression naturelle d’un compositeur américain imprégné de l’esprit de ces soirées éternelles.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #Évènement, #Bernstein, #Isabelle Georges, #Fayçal Karoui, #Tai Murray

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