2014, et puis après

5 Janvier 2014

Après les palmarès viennent les vœux. Les miens seront fort longs, car, après un aperçu des anniversaires que nous allons célébrer, j’en profite pour rebondir sur quelques polémiques qui font rage en ces moments… Comme lu ailleurs en préparant cet article : « Si vous n’avez pas envie de lire, ne lisez pas. Chacun ses nourritures de l’esprit. » Et si vous avez envie, il peut être bon de se préparer un petit thé (ou du café, si vous avez peur de vous endormir), voire quelques sucreries (bientôt, vous aurez droit à des recettes ici même) pour accompagner la lecture.

Je ne m’étendrai pas sur ce qu’a été 2013 pour L’Audience ; il y a eu des hauts, il y a eu des bas ; il serait téméraire d’affirmer que son projet est désormais fixé, mais il l’est un peu plus. J’ai eu quelques sévères déconvenues, et je dois bien dire que j’ai souvent envie de tout bazarder par-dessus le bord ! Depuis l’installation sur Over Blog, je me promets de réécrire le texte de présentation — tant et si bien d’ailleurs que j’ai fini par le faire disparaître. Mais il faut croire que le temps n’est pas encore venu. Un fait est certain : il ne faut pas s’attendre à une régularité de publication métronomique ; les choses viennent au gré de l‘inspiration. C’est la condition à laquelle je peux espérer fournir un travail d’une qualité correcte : ne pas trop me contraindre. L’heure, donc, n’est ni au bilan de L’Audience, ni à ses perspectives, mais à des considérations plus générales.

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Comme cela a été dit déjà partout — dont ici même d’ailleurs —, 2014 sera marqué par une importante célébration : le deux-cent-cinquantième anniversaire de sa mort est l’occasion de rendre enfin hommage à Jean-Philippe Rameau, assurément l’un des plus grands compositeurs français, dont la richesse d’écriture le rend comparable au sacro-saint Bach (le père, bien sûr). Le nom de Rameau est connu, mais hormis quelques tubes, son œuvre reste en grande partie dans l’ombre, et la discographie peut même s’avérer assez cruelle. Ceux qui dénoncent l’opéramanie de notre temps sont bien forcés de constater que, tout compositeur d’opéra qu’il soit, Rameau est infiniment moins bien servi que Bach, ou, à une toute autre échelle, que Couperin.


Rameau : Ouverture du Temple de la Gloire • Jeanne Lamon, Tafelmusik Baroque Orchestra

Rameau est un de mes compositeurs préférés. Je ne cesse de m’émerveiller de ses trouvailles, et aussi de la variété de son œuvre. J’espère que 2014 et ses suites permettront de mesurer l’évolution entre Hippolyte et Aricie et Les Boréades. Pour cette dernière œuvre, comme pour les (célèbres ? par leur titre, peut-être, par un des airs aussi, mais l’ensemble de l’œuvre n’est pas si bien connu) Indes galantes, aucune version strictement discographique ne peut prétendre rendre réellement justice à la musique, et c’est vers le DVD (par Christie, dans les deux cas) qu’il faut se tourner pour bien entendre. Certains opéras restent sans disque — par exemple Le Temple de la gloire et Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour ou les Dieux de l’Égypte —, d’autres ont été si piètrement servis que par charité il vaut mieux faire comme s’il n‘y avait pas de version discographique — Zaïs est un bon exemple, et plusieurs actes de ballet comme Les Sybarites peuvent s’y joindre —, et il y a tous ceux, nombreux, qui existent, mais auxquels la discographie n’a pas pleinement rendu justice, Castor et Pollux en tête.

Certains regretterons que l’attention ne soit pas davantage portée sur Carl Philipp Emanuel Bach, né en 1714. Je n’en suis pas, et pour plusieurs raisons ; j’en citerai deux principalement. D’abord, il est bien mieux servi au disque que Rameau : les parutions sont à la fois plus nombreuses et de meilleure qualité. Et par ailleurs, Carl Philipp sera sans doute célébré outre-Rhin ; pour une fois que la France prend à cœur de se souvenir qu’un héritage musical de haut niveau lui a été laissé, je n’aime pas qu’on vienne le lui reprocher. Il est grand temps qu’un Rameau trouve sa place dans le patrimoine musical — et il n’est pas le seul.

Qu’on ne se méprenne pas ! J’aime beaucoup Carl Philipp. Et quand je dis que la discographie n’est pas aussi ingrate avec lui qu’avec Rameau, c’est en m’en réjouissant. Je ne désespère pas que 2014 le voie trouver une petite place dans les programmations de musique de chambre — et je ne désespère pas non plus d’œuvrer en ce sens à titre personnel.

Pour Rameau comme pour Carl Philipp (je n’aime pas qu’on dise « cé pé euh bac », d’ailleurs on ne dit pas « ji ess »), je vous proposerai assez rapidement une sélection de disques qui me semblent à connaître.

En 1714 est né aussi un compositeur que je n’aime pas beaucoup, et qui est joué et rejoué à travers le monde, en français et en italien, c’est Gluck. Hé bien je souhaite que comme Gluck a éclipsé, bien injustement, Rameau, juste retour des choses, Rameau éclipse Gluck. Désolé pour Berlioz.

Et puis, il y en a d’autres, plus anecdotiques : 2 février, Homilius, 30 août, Johann Georg Benda (moins connu que Franz, certes), 10 septembre, Jommelli ; Leclair est lui aussi mort (on ne sait toujours pas bien pourquoi) en 1764, de même que Locatelli et Mattheson. Remontons un peu en arrière : le 29 février 1614, c’est Jean-Baptiste Boësset qui venait au monde ; et la même année, Franz Tunder (mais on ne sait pas quel jour).

Et puis, 11 juin 1864 : naissance de Richard Strauss. Lui aussi, j’en reparlerai. Qu’on aime ou pas, on ne peut que saluer chez lui une qualité qui manquait profondément à Rameau : le discernement quant au choix des livrets. Pensez donc : Oscar Wilde ! Hugo von Hofmannsthal ! Stefan Zweig ! C’est tout de même autre chose que Cahusac, La Bruère et Gentil-Bernard.

Enfin, un évènement qui n’est qu’une petite chose, d’un rien, même : je reviens en mon siècle, et je remarque que le 14 août 1714 fut créée une œuvre lyrique qui en son temps obtint un succès immense, Les Fêtes de Thalie de Jean-Joseph Mouret sur un livret de Joseph de La Font. Généralement, on ne se soucie plus guère de Mouret aujourd’hui, mais justement, il est l’une de mes préoccupations majeures, et je vous en reparlerai ; qu’il me soit donc permis dès aujourd’hui de le saluer.

Puisque nous parlons d’avenir, voyons plus loin. Autre débat, qui concerne un avenir plus large, peut-être plus lointain, et qui nous est souvent dépeint comme sombre.

La mode, ces temps-ci, est à conspuer certains sites marchands, au premier rang desquels Amazon, et de leur imputer la responsabilité de la disparation de bien des disquaires, dont la fermeture de la majorité des boutiques Harmonia Mundi en France est un avatar. Ce qui manque dans ces débats — auxquels j’ai moi-même participé sur tel ou tel réseau social, lors de tel ou tel échange personnel —, ce n’est pas seulement le point de vue de l’utilisateur en qui certains ne voient qu’un client ou un consommateur… Je n’y reviens pas ici, même si je persiste à clamer que la soif d’entendre le plus de choses possibles est légitime, et que le possible est aussi une question de tarif. On sait que les temps sont durs, on sait aussi que les mesures essentielles, celle du prix unique sur le disque et de la TVA basse, comme pour le livre, n’ont pas été et ne seront sans doute pas prises. Mais tout cela, je l’ai déjà dit ailleurs, et c’est voir encore assez près du bout de nos nez.

Ce qui manque à ces débats, c’est aussi et surtout une vue à un peu plus long terme, et une réflexion sur l’avenir du disque et ses alternatives. Car s’il est fréquent de lire que le disque se meurt, on a l’impression que ça veut dire que la musique elle-même en mourra, et que rien n’est possible sans le disque — on se demanderait comment on a fait avant le disque, tenez. Or, si le disque, ne disons pas se meurt d’ailleurs, disons s’arrête, hé bien la musique ne s’arrêterait sans doute pas pour autant, et l’enregistrement non plus.

Enfin, pour débattre correctement, il faudrait cesser de diaboliser et d’idéologiser. Récemment, un rapport sur la vente à distance de livres a été déposé et analysé au Sénat. On y apprend, par exemple, que 18 % des ventes de livres s’effectuent dans les grandes surfaces généralisées, contre seulement 15 % pour le e-commerce, et 24 % dans les librairies indépendantes (hors grandes surfaces spécialisées, du type Fnac). Comme l’a noté une blogueuse, « ce rapport contient tous les éléments de réponse mais est tellement orienté idéologiquemt qu’il n'en voit aucune. » C’est malheureusement bien souvent le cas des débats sur la vente en ligne et sur le numérique…

À cet égard, je souhaite renvoyer à cet article sur l’édition numérique, plein de bon sens, qui m’a fourni sur plusieurs points la base de nouvelles réflexions.

Dans les paragraphes qui suivent, je serai souvent amené à prendre, je n’ose pas dire mon exemple car je ne suis pas exemplaire, mais disons que je vais m’utiliser à titre d’illustration (quoique je ne sois pas illustre non plus). Cela me paraît plus prudent que de parler d’un cas général qui n’existe pas — il n’y a que des cas particuliers. Après tout, on parle mieux de ce que l’on connaît, n’est-ce pas ? Aussi est-il peut-être utile que je précise, pour ceux qui ne le sauraient pas, que là où je vis, il n’y a plus de disquaire de musique “classique”, puisque la boutique Harmonia Mundi a été fermée en 2013. À la Fnac, le vendeur qui était responsable du rayon “classique” a vu ses fonctions se diversifier, et la distribution commence — je dis bien commence car jusque-là les choses fonctionnaient plutôt bien — à accuser de sérieux problèmes. Or donc, les disquaires, ici…

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On nous peint le recours aux supports dématérialisés comme une espèce de mal absolu — je ne dis pas un péché, mais je l’ai tout de même pensé. Pour bien des raisons, d’ailleurs. Qu’il me soit permis d’en regarder quelques-unes.

En premier lieu, voici bien des années qu’on nous annonce la mort du disque. Un grand assaillant : internet, sous deux formes. D’une part, les ventes en ligne, d’autre part, le numérique. À propos des ventes en ligne, on lit dans la section « Examen en commission » du rapport déjà cité sur le livre, ceci :

Les achats sur Amazon sont-ils le fait de nouveaux lecteurs ? Peut-être Amazon soutient-il la vente des livres. Peut-on lui reprocher sa performance ? Je crains que notre combat s’apparente à celui que nous avons eu avec La Poste, à tenter de sauver le courrier concurrencé par les courriels.

Peut-on sérieusement reprocher à Amazon de donner accès à des gens aux livres et/ou aux disques ? Et, plus important encore : les achats effectués sur Amazon l’auraient-ils été chez un libraire ou un disquaire ? Dans le cas des livres, l’unité de prix peut faire pencher la balance pour le “oui” ; mais dans le cas des disques, plusieurs euros de différence rendent les choix moins tranchés — et ce, malgré les défauts d’Amazon, sur lesquels il n’est pas besoin de revenir. De cela, néanmoins, il ressort un point : on ne peut pas analyser comme un seul fait le disque et le disquaire, même si les deux sont liés.

En ce qui concerne le numérique, la même question se pose : les achats faits de musique numérique auraient-ils été faits en disque s’il n’y avait pas eu le numérique ? On peut désormais acheter en numérique des rééditions, voire des éditions exclusivement numériques qu’il n’aurait pas été possible de se procurer matériellement. Sans parler des achats isolés d’une ou deux pistes, ou des gens qui font le choix du numérique pour le numérique, parce qu’ils le préfèrent au disque galette (ça doit bien exister, ces gens-là).

Prenons un autre exemple, bien moins polémique, mais très révélateur de certaines attitudes : les appareils qui permettent d’écouter de la musique hors de chez soi. Comme ils sont décriés ! Et sur un postulat simple : la musique est faite pour être écoutée au calme, chez soi, en y étant entièrement voué. C’est une vision bien récente de la musique, cela… et d’ailleurs un peu fabriquée par le disque : on ne tolère plus le moindre bruit dans les salles de concert, aujourd’hui. Je ne dis pas que la situation des maisons d’opéra il y a deux siècles ait été préférable — il y régnait souvent un tapage assez infernal, d’après divers témoin —, mais il faudrait peut-être rester conscient qu’écouter religieusement n’est qu’une des possibilités, une des façons de faire. Pourquoi faudrait-il se couper du monde pour écouter de la musique ? Le disque incite à cela, et a grandement conditionné notre manière d’écouter. Un artiste me disait justement que désormais, on ne faisait plus des disques qui ressemblaient aux concerts : on cherchait à faire des concerts qui ressemblent aux disque.

On dit souvent aussi que, justement, ces appareils coupent leurs utilisateurs casqués du monde qui les entoure. Je suis donc censé, quand je prends le tram ou le train, attendre et ne rien faire plutôt que d’écouter de la musique ? J’irai même plus loin : quand j’écoute de la musique, je suis davantage disponible que quand je lis — parce que si mes oreilles sont fermées, mes yeux restent libres, tandis que quand je lis, je tâche de ne pas entendre ce qui se passe autour de moi, et mes yeux sont dans le bouquin. Je me souviens que quelqu’un m’a un jour dit : quand je lis dans le tram (ou le métro), les gens viennent me parler, ils croient que je m’ennuie !

Ceci pour les appareils de musique à emporter. Et quant à chez soi, étant établi, quoi qu’en disent certains grincheux de mauvaise foi, que l’on peut obtenir en numérique une qualité équivalente à celle du disque, voire supérieure (voir par exemple ce que propose Qobuz), que l’on écoute à partir d’un fichier numérique ou de son équivalent sur un disque peut tout à fait ne rien changer. Il en va de même, d’ailleurs, concernant le livre numérique. Comme rappelé dans l’article cité plus haut :

Le livre numérique ne doit pas être considéré un sous-livre sous prétexte que c’est un fichier. La très grande majorité des livres papier est produite depuis un fichier (les autres sont des livres d’artistes par exemple). Que les textes soient imprimés par la suite n’enlève rien à la valeur des mots.

Il en va de même des enregistrements : cela passe par des fichiers. Que les fichiers soient gravés sur un disque n’en augmente ni diminue pas la valeur.

Bien sûr, on connaît les arguments : j’aime avoir l’objet, et il y a le livret, etc. Parlons-en sérieusement. Est-ce si important ? Qu’est-ce qui compte le plus : l’objet, ou la musique qui en émane ? Est-ce une raison suffisante, l’objet, pour assurer une suprématie au disque telle que ce qui n’est pas enregistrement disque n’existe, pour bien des gens, pas ?

Et puis, on n’en parle jamais, mais le numérique a aussi ses avantages. D’abord, il ne supprime pas la possibilité des livrets, bien au contraire : ils ne sont plus contraints par le nombre de page. Comme il est agréable, parfois, de pouvoir les afficher en grand sur son ordi, comme le confort de lecture est, non pas plus grand, mais autre ! D’ailleurs, certains disques, comme la réédition des sonates pour piano de Schubert par Badura-Skoda chez Arcana, sont livrés avec un renvoi à internet pour la consultation du livret. Autre avantage, considérable vu les prix de l’immobilier : le gain de place. Je regarde chez moi (c’est petit), il y a des disques partout, je ne sais plus où les mettre ! Sans parler des valises…

Car malgré ces discours, je ne suis pas, dans mes actes, un partisan du tout numérique. J’achète énormément de disques, c’est, après mon loyer — oui je raconte un peu ma vie aussi —, mon poste de dépenses le plus important — et en particulier parce que pour l’instant la différence de prix n’est pas énorme, et parce que ce qui est vendu en numérique, en réalité, ce sont des disques, c’est-à-dire que c’est conforme au modèle du disque. Mais il faut cesser de sanctifier le disque, et de diaboliser ce qui n’est pas le disque. Car un moment viendra où autre chose prendra sa place — peut-être pas en le reléguant aux oubliettes, ce qui est arrivé aux cassettes audio, mais en devenant le support privilégié. Ce quelque chose, nous ne savons pas encore précisément ce que c’est ni comment il fonctionnera économiquement.

Bien sûr, pour qu’il y ait de la musique, il faut des musiciens, il faut donc bien qu’ils aient les moyens de faire de la musique et de la diffuser, rôle des labels, des distributeurs et des marchands. Il est certain qu’il faudra trouver des solutions pour que ça puisse fonctionner. Ce n’est pas parce que nous ne les avons pas encore qu’il n’y en a pas et qu’il n’y en aura jamais ; ce n’est pas parce que nous ne l’avons pas inventée qu’il n’y a pas d’alternative au disque financièrement fonctionnelle. Et rappelons-nous qu’il y a un peu plus d’un siècle, pour transmettre de la musique (et pour la vendre), on ne passait que par le papier, et les enregistrements n’existaient pas.

Et puis, c’était Noël il n’y a pas si longtemps, offrons-nous un peu de rêve — une fois n’est pas coutume, et dans ce domaine, chez moi moins qu’ailleurs encore : et si la disparition, à terme, du disque, et du livre papier (je me répète, mais j’attends de voir !) ouvrait la porte à un monde culturel un peu moins financier, un peu moins réservé à ceux qui ont les moyens (ou qui les y mettent) ? À ce propos, je pense aux autres mondes musicaux : il y en a certains qui sont bien davantage touchés par le numérique (et en particulier par le téléchargement illégal, ou simplement l’écoute systématique en streaming), et qui pourtant s’en sortent. (Qu’on ne me dise pas que ça marche parce que ça concerne davantage de monde : les coûts sont aussi plus élevés.) Comment font-ils ? Ce n’est pas une question rhétorique.

Il y a tout intérêt à regarder ce qui se passe en-dehors de la « niche » classique. Certains domaines musicaux rejettent déjà la publication discographique et trouvent d’autres moyens de se faire connaître, d’enregistrer et de rentabiliser leurs enregistrements. Je serais bien en peine de bien en parler, ne les connaissant pas, mais il y a certains milieux musicaux très dynamiques, très vivaces qui pour qui le numérique et internet sont un tremplin plutôt qu’un obstacle, y compris en terme de rentabilité. Je regrette bien, maintenant, de ne pas avoir interrogé davantage les gens qui m’en ont un peu — trop peu — parlé.

À l’heure où les plates-formes de financement participatif sont de plus en plus utilisées, il n’est guère difficile d’imaginer qu’elles puissent servir à lancer des enregistrements, qui seraient ensuite distribués sans disque. C’est une idée en l’air… Même si moi-même en réfléchissant dix minutes, je suis capable d’en avoir, imaginez ce que ce serait avec un peu plus de bonne volonté de la part de tout le monde. Je pense aussi à tous ces enregistrements de concerts radiodiffusés : une infime partie est publiée, mais la plupart tombent dans l’oubli. N’y aurait-il pas moyen d’en faire quelque chose ? Sans parler de tous ces disques épuisés qui ne sont pas réédités…

Je ne dis pas, encore une fois, que je sois pour le tout numérique, du moins pas pour l’instant. Je suis pour les transitions, pas pour les brutalités. Je ne dis pas que je sois contre. Je ne sais pas. Mais il est certain que les choses changent. À quoi sert-il de s’accrocher aux habitudes ? Si les baroqueux pionniers avaient fait de même, où en serions-nous aujourd’hui ? (Il y aurait beaucoup à dire aussi sur l’académisme et le poids des habitudes interprétatives qui ont envahi le domaine de l’interprétation historiquement informé, mais je ne vais pas le faire ici, parce que’honnêtement, ni vous ni moi ne souhaitons que ce billet déjà fort long vienne rivaliser en épaisseur avec la partition d’orchestre de Rosenkavalier.)


Tchaïkovski : extrait d’Eugène Onéguine, acte I • Bolshoï, dir. Boris Khaïkine, 1955.

Il y a tout intérêt à renouveler un peu notre regard et à ne pas penser les choses uniquement dans les termes auxquels nous sommes habitués.

Dans son roman Eugène Onéguine (chant 2, strophe 31), Pouchkine a écrit ces vers (qui se sont retrouvés au début de l’opéra de Tchaïkovski) :

Привычка свыше нам дана,
Замена счастию она.

L’habitude nous est donnée d’en-haut,
elle se substitue au bonheur.

Le risque, c’est, en voyant ses habitudes bousculées, que cet ersatz de bonheur s’effrite. Alors que faire ? Fermer les yeux, se boucher les oreilles, et crier pour être sûr qu’aucun des changements ne nous parvienne ?

Je vous souhaite donc une année 2014 surprenante et curieuse, riche en nouveautés et en rééditions tant attendues, une année qui bouscule un peu les habitudes et sache, petit à petit, nous faire avancer et nous amener, un peu, pas complètement, ailleurs ; je vous souhaite du courage pour affronter, de l’entrain pour profiter, de l’estime pour les artistes ; je vous souhaite un amour renouvelé des belles et des bonnes choses, parce qu’elles le rendent plus que bien !


Rameau : quatuor des Indes galantes • Julie Fuchs, Caroline Weynants, Paul Agnew, Marc Mauillon,
Les Agréments, Leonardo García Alarcón
(enregistrement radio en concert à Bruxelles)

Rédigé par L’Audience du Temps

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