Prolongements d’Ambronay (2) : Rebel et Francœur par l’ensemble Les Surprises

5 Novembre 2013

En France, on aime classer, on aime ranger. Que faire alors d’œuvres qui ne sortent pas de la plume d’un compositeur mais de deux ? En France, on aime aussi mieux la musique des voisins que la nôtre, et il est proprement honteux de voir à quel point le répertoire baroque français est délaissé et semble s’être conformé à une maxime « Hors Lully point de salut ». Ne parlons que du répertoire lyrique — le constat serait encore plus amère sur la musique de chambre. Il est honteux, dis-je, qu’aucune intégrale de l’œuvre de Rameau n’existe et que plusieurs œuvres n’aient pas été enregistrées — sans même parler de les enregistrer convenablement. Il est honteux qu’aucun disque n’ait vraiment rendu justice à Campra et que l’on ne puisse entendre à loisir L’Europe galante, et que Tancrède ait été si mal servi ; il est honteux que de Destouches on n’ait que Callirhoé et point d’Issé ni de Carnaval et la Folie ; il est honteux qu’on n’ait presque rien de Colin de Blamont, et rien de Mouret. Jules Renard a écrit : « La postérité ? Hum... pourquoi les gens seraient-ils moins bêtes demain qu’aujourd’hui ? » Eh ! bien, en voyant le sort que nous réservons aujourd’hui à notre patrimoine musical, on a la confirmation de ce qu’écrivit Renard — et même on en vient à se demander, là-dessus comme sur le reste, si la France est réellement un pays civilisé.


Menuets du Ballet de la Paix

Dans ce paysage sinistre, le sort des deux Rebel, Jean-Féry et François, et de François Francœur paraît plus doux : outre un beau disques des Musiciens du Louvre recueillant Les Éléments, Les Caractères de la danse et le Tombeau, une intégrale d’Ulysse du père a été publiée (La Simphonie du Marais), une intégrale de Pyrame et Thisbé du fils et de son acolyte (Stradivaria) — point entièrement satisfaisante cependant —, un joli disque d’Ausonia consacré à Francœur, et Zélindor, roi des Sylphes dans le coffret « 200 ans de musique à Versailles » (par Ausonia également). Pourtant, il reste beaucoup à entendre, et les extraits que l’on pouvait entendre sur YouTube du Ballet de la Paix faisaient regretter de n’en avoir pas davantage. Voilà qui donnait tout de même un peu d’espoir de civilisation.

C’est donc avec un certain enthousiasme que j’ai accueilli le disque Rebel de père en fils de l’ensemble Les Surprises, lequel propose, dans une formation chambriste, deux grandes pièces instrumentales de Rebel père, et plusieurs extraits instrumentaux et vocaux des opéras de François Rebel et François Francœur, principalement du Ballet de la Paix.

Une incursion dans Scanderberg, opéra de 1735 sur un livret commencé par La Motte et achevé par La Serre, avec l’air « Fureur, amour, secondez mon impatience » déjà enregistré par Ausonia avec Isabelle Poulenard ; et un air du Prince de Noisy de 1749, véritable splendeur.


Air « Il gémit dans les fers » du Prince de Noisy.

Comme l’expose dans la notice Louis-Noël Bestion de Camboulas, claveciniste et co-directeur de l’ensemble avec la gambiste Juliette Guignard, le pari est celui de faire revivre ces extraits comme on pouvait les jouer dans les salons, c’est-à-dire en formation réduite. Le résultat s’avère extrêmement séduisant, et loin de paraître étique, le son semble au contraire rond, plein, varié, avec en plus le privilège du détail : on peut ainsi goûter pleinement le son admirablement velouté des flûtes traversières (ah ! l’air pour Vénus, piste 4), la franchise et la finesse d’articulation des violons, la variété du continuo fleuri… et aussi la richesse de l’écriture ! Bien des pièces qui pourraient n’être que de petites danses gentillettes parmi d’autres sont ici nettement caractérisées et trouvent une personnalité propre — je pense, pour ne citer qu’un exemple, aux menuets du Ballet de la Paix

Plusieurs airs chantés entrent dans la construction du programme. De leur lecture, je dirais aussi qu’elle est chambriste plus que théâtrale. J’apprécie le chant jeune et langoureux de Juliette Perret, manquant un poil de netteté par rares moments, la fermeté d’articulation et le timbre éclatant d’Étienne Bazola, aux aigus parfois un peu serrés, mais j’aurais souhaité un peu plus d’intentions littéraires et d’engagement dramatique — lequel, finalement, se trouve davantage chez les instruments que dans les parties vocales. Cela ne doit cependant pas faire oublier le soin apporté au chant et la qualité exceptionnelle de la musique.


Air « Trop faible Ismène, hélas » du Ballet de la Paix.

Autre réserve concerne certains mouvements des Caractères de la danse, dont les tempos me semblent un peu modérés pour la danse, justement. Soit dit en passant, il est bien dommage que la liste complète des danses ne figure pas dans le livret. La voici :

Prélude, Courante, Menuet, Chaconne, Sarabande, Gigue, Rigaudon, Passepied, Gavotte, Sonate, Loure, Musette, Sonate.

La courante est modérée mais allante, et noble, comme il convient, le menuet pourrait se presser un peu plus, mais la bourrée est vraiment lente pour une bourrée ! De même la gigue pourrait être plus virevoltante. La sarabande m’a paru représenter un parfait équilibre entre un tempo modéré et une volonté d’avancer ; et toute la deuxième moitié (rigaudon, passepied, gavotte en particulier) n’appelle pas vraiment de réserves — et c’est bien pour ça d’ailleurs que je me suis permis d’en exprimer à propos des danses précédentes : sans elle, nous tenions là une version de référence des Caractères de la danse. Telle quelle, la version proposée n’en reste pas moins excellente, en particulier, une fois de plus, par le soin apporté à la caractérisation, qui apparaît pleinement dans la sarabande et la musette.


Les Caractères de la danse.

Hormis, donc, ces modestes réserves, voilà un disque qui tient ses promesses en proposant un répertoire majoritairement inédit, une musique de grande qualité — dont une chaconne d’anthologie et une version très réussie du Tombeau de monsieur de Lully —, un disque qui séduit à chaque instant par la qualité plastique de ses sonorités (timbres, articulations, équilibres) et par son souci de la variété (et de la variation) des caractères, un disque qui convainc par son parti pris — la version chambriste — soigné, crédible, et assumé avec brio, bref, un disque bien fait et bien pensé qui, à n’en pas douter, est une référence à posséder afin de revenir à loisir en goûter les charmes.

Voilà donc qui vient combler un manque aussi bien qu’exciter les curiosités, et c’est à l’honneur d’Ambronay que de réhausser sa collection Jeunes ensembles en y accueillant cette petite pépite — d’ailleurs je dois dire que je ne déteste pas les petits personnages qui ornent la pochette, même si je n’ai pas bien compris leur rapport avec le contenu du disque —, aussi bien qu’il est à l’honneur des Surprises que de s’attacher à un répertoire injustement méconnu (voire méprisé) plutôt que de se précipiter, comme bien des ensembles, pour faire de la musique italienne. Souhaitons que l’ensemble puisse poursuivre son exploration et nous offrir bien vite de nouveaux joyaux.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #Domaine français, #Rebel, #Les Surprises, #Ambronay

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