La Caravane du Caire à l’Opéra de Versailles

10 Novembre 2013

Grétry, bien que certaines de ses œuvres aient été quelque peu jouées ces dernières années, reste un compositeur relativement méconnu et généralement méprisé. Sa musique est souvent taxée au mieux de facile, au pire de niaise voire d’idiote. Mais pensons-y bien : ce jugement, ce n’est pas seulement sur sa musique qu’il est porté, mais aussi sur toute l’époque qui a aimé Grétry au point d’en faire le compositeur le plus joué dans l’Europe de son temps ! Que dire, aussi, de son absence au Théâtre national de l’Opéra-Comique alors que 2013 aurait dû célébrer le deux-centième anniversaire de sa mort ?

Plusieurs parutions discographiques, me dira-t-on, sont venus récemment, et en particulier à l’occasion des Grandes Journées versaillaises de 2009, mieux documenter sa musique, avec en particulier la parution d’Andromaque (Glossa) et de Céphale et Procris (Ricercar). C’est au tour de La Caravane du Caire de connaître les honneurs de la résurrection — une résurrection qui n’est pas tout à fait une première, puisque Marc Minkowski avait redonné vie à l’œuvre en 1991 à la tête de la Ricercar Academy (enregistrement réédité récemment).

Une chose me chagrine néanmoins. Toutes ces œuvres ont été crées à l’Académie royale de musique et relèvent du genre “grand opéra”, avec récitatifs entre les airs, chœurs, danses, etc. Or, Grétry c’est aussi, et c’est même surtout, l’opéra-comique, ce genre appelé aussi comédie à ariettes dans lequel une pièce de théâtre parlée est agrémentée, régulièrement, d’airs chantés. Là, la veine tantôt sentimentale et attendrissante, tantôt légère et malicieuse, du compositeur liégeois trouve, si l’on peut dire, son plein rendement, et les chefs-d’œuvre de Grétry sont à mon sens à chercher davantage du côté de L’Amant jaloux — la seule œuvre du genre qui ait eu l’honneur d’une intégrale historiquement informée, en DVD —, du côté de La Fausse Magie — qui a été merveilleusement recréée par Les Paladins et Jérôme Corréas avec une mise en scène très brillante de Vincent Tavernier, mais n’a pas, hélas, été captée et publiée —, du côté aussi de Zémire et Azor — car c’est bien un opéra-comique, même si des récitatifs se sont par la suite substitués aux dialogues —, sans doute aussi du Tableau parlant, et de bien d’autres ! Où sont Le Huron et Raoul Barbe-bleue ? Où sont Les Deux Avares et Aucassin et Nicolette ? Où est Le Jugement de Midas dont des extraits ont été jadis enregistrés sous la direction de Leonhardt, et qui donnent si grande envie d’entendre tout le reste (envie que la lecture de la parititon conforte) ? Ils attendent. Je citerai quelqu’un qui m’est cher :

Quand se décidera-t-on enfin à prendre au sérieux les comiques ?

Ils attendent, ai-je dit, et nous attendons aussi.


Costumes de Jean-Simon Barthélémy pour La Caravane du Cairesur Gallica

Et en attendant, voici toujours cette Caravane du Caire qui eut aussi, en son temps, un grand succès, cette Caravane du Caire dont Dauvergne, dans une lettre de 1786 (citée dans le programme versaillais), écrivait que « malgré les défauts du poème », elle est toujours « entendu[e] avec plaisir, attendu sa belle musique ». Il est vrai que le livret, signé d’un certain Étienne Morel de Chédeville, brille par sa médiocrité : l’intrigue est faible et délayée et n’intéresse à peu près pas le spectateur, les personnages n’ont aucune épaisseur, sauf, si l’on veut être indulgent, le père, Florestan, et éventuellement le Pacha (mais il faut alors être très indulgent).

L’intrigue est une de ces histoires orientales si classiques dans lesquelles un jeune premier est séparé de son aimée, laquelle charme le seigneur oriental, qui, après quelques péripéties, dont une reconnaissance, finit néanmoins par rendre sa liberté à la belle et la céder au jeune premier. Ici pourtant, l’esquisse aurait pu donner lieu à quelques caractères bien tournés, comme ce Pacha las du sérail et des femmes achetées, qui veut « une compagne et non pas des esclaves » (acte II, scène 3), ou ce père tourmenté par la disparition, puis l’inconduite — toute relative — de son fils ; ou cette sultane méprisée, Almaïde, laquelle aurait pu être un personnage tragique comme Zaïde dans la dernière entrée de L’Europe galante.

La musique s’avère, fort heureusement, plus intéressante, mais ne s’élève pas au niveau de celle d’Andromaque ou même des grands moments de Céphale et Procris ; j’ai toujours l’impression que Grétry a fait là un compromis entre le sérieux et le léger, et que du coup le résultat est un peu trop policé. L’acte II est néanmoins très amusant, avec en particulier le rôle de Tamorin, l’intendant du Pacha qui veut faire acheter des belles à son maître parce qu’il percevra, on le comprend, une commission sur la vente, puis les esclaves qui pavannent pour se faire acheter, l’une, française, chantant au son de la harpe « Nous sommes nés pour l’esclavage, nul n’est libre dans l’univers », l’autre, italienne, se voyant confié un remarquable pastiche d’air italien sur un texte de Métastase, et la troisième, allemande, accompagnée du chœur, chantant une musique « gothique », qui n’est pas non plus sans évoquer les chorals. Tout cela est fort joli, mais peine néanmoins à dépasser le décoratif et à donner une réelle saveur aux situations dramatiques. Il n’en va pas de même du finale du dernier acte, où le père reconnaît son fils, regrette qu’il ait essayé d’enlever une femme au Pacha, le tout terminé par le lieto fine de rigueur ; là, le chœur en particulier, très présent, parvient à emporter un peu l’auditeur, et fait que l’œuvre se termine, tout de même, sur un beau moment de musique. De même, la fin du premier acte, qui fait la part belle au chœur et aux ensemble, s’avère séduisante.


Guy van Waas

Cette Caravane du Caire, malgré ce que je considère comme ses faiblesses, a été très bien défendue à l’Opéra de Versailles. D’abord, par un orchestre des Agrémens soigneusement dirigé par Guy van Waas, très en forme, qui a su à la fois ne pas prendre le pas sur les chanteurs, mais en même temps être là, sonore, varié, coloré. La direction est souple et énergique, et les affinités du chef avec la musique de Grétry ne font aucun doute.

Une belle brochette de solistes donnait vie à la musique. Sans citer tout le monde, j’ai remarqué la basse sonore et pleine de Julien Véronèse, un Pacha triste mais autoritaire, puissant, doté d’une véritable présence aussi bien musicale que scénique. À ses côtés, Reinoud van Mechelen campait un Tamorin malicieux et piquant qui s’est joué des pirouettes vocales de son rôle. Alain Buet, en marchand d’esclave, a été très plaisant et a su agrémenter son rôle de jeux de scène très bienvenus. Les jeunes premiers, Katia Velletaz et Cyrille Dubois, m’ont moins convaincu, mais leurs rôles sont si fades qu’il aurait été difficile qu’il en soit autrement. Tassis Christoyannis (Florestan, le père) était idéal de retenue, de noblesse et de beauté du chant. Mention spéciale pour les deux esclaves française et italienne : Caroline Weynants a été aussi charmante et enchanteresse que possible, et c’est toujours un véritable bonheur que de l’entendre ; Chantal Santon a chanté l’air italien avec brio et n’a pas hésité à lui donner une vie scénique très appréciée, en faisant du coup l’un des plus beaux moments de la soirée.

N’oublions pas le remarquable Chœur de chambre de Namur, qui fête justement ses vingt années d’existence. Il était déjà là dans la production dirigée par Marc Minkowski, et le revoici ; on regrette que l’œuvre ne le sollicite pas davantage, tant ses interventions sont remarquables de beauté sonore comme de justesse musicale.

En somme, voici une œuvre bien défendue, dans un cadre enchanteur, et tout cela fait passer un bien agréable moment. Souhaitons que maintenant, la part comique de l’œuvre de Grétry trouve à son tour sa place dans les programmations et dans les discographies.

***

La Caravane du Caire de Grétry
22 octobre 2013, Opéra royal de Versailles.

Katia Velletaz, Zélime
Chantal Santon, une Esclave italienne
Caroline Weynants, une Esclave française
Jennifer Borghi, Almaïde
Cyrille Dubois, Saint-Phar
Reinoud van Mechelen, Tamorin
Julien Véronèse, le Pacha
Tassis Christoyannis, Florestan
Alain Buet, Husca
Julie Calbète, une Esclave allemande
Philippe Favette, Osmin
Anicet Castel, Furville

Choeur de Chambre de Namur
Les Agrémens
Guy Van Waas, direction

À titre d’illustration de quelques qualités de la musique de Grétry, je propose ici trois extraits qui ne sont pas de La Caravane du Caire, mais d’opéras-comiques.


Ouverture du Huron.


Air de L’Amant jaloux


Final de l’acte I du Jugement de Midas

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #Grétry, #Concert, #Versailles, #Guy van Waas

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