Henry Lawes par Jeffrey Thompson & La Rêveuse

9 Mars 2013

Qu’un disque se fasse attendre, c’est toujours un peu risquer — de décevoir, surtout. Je ne commets pas, je pense, une grande indiscrétion en dévoilant d’emblée que dans le cas présent, le risque a été pris mais le danger évité. Et comment !

Pour ce nouvel opus, l’ensemble La Rêveuse, après deux volumes de musique française — consacrés à Élisabeth Jacquet de La Guerre et à Sébastien de Brossard — revient à ses premières grandes amours discographiques : la musique anglaise. Car si c’est aux côtés de Benjamin Lazar que l’ensemble de Florence Bolton et Benjamin Perrot a commencé ses gravures, ce sont bien les deux volumes consacrés à Locke et Purcell — le premier chez K 617, le second chez Mirare — qui les ont révélés. Là brillait déjà un art consommé de la délicatesse et des affects, un art toujours plein de vie, un art propre à faire de chaque page un charme, au sens le plus fort du terme, pour l’auditeur. C’est avec ces réussites éclatantes que renoue cette sélection d’Ayres de Henry Lawes.

Moins connu que son frère William — lequel a décidément tout fait pour marquer les esprits : pousser le contrepoint jusque dans les étrangetés les plus inouïes et se faire tuer dans une bataille —, Henry Lawes a principalement exercé son talent dans le domaine vocal : plus de 350 airs sont aujourd’hui conservés. C’est comme le prolongement des mélodies de Dowland, mais avec désormais une basse continue au lieu de l’accompagnement entièrement développé au luth.

Les ayres ici choisis montrent combien le temps a été injuste. Certes, les pièces de Henry Lawes n’ont pas l’aspect labyrinthique des consorts de son cadet, mais elles témoignent d’un vrai talent de mélodiste et ne manquent pas non plus de virages harmoniques saisissants. Les textes qu’il a choisis, par ailleurs, méritent également de retenir l’attention ; centrés très majoritairement sur des thèmes amoureux, ils abondent en petits récits et en métaphores qui, à mon sens, en font de véritables petites scènes de genre — bien aidés, en cela, par les ailes que leur donne la musique.

Il faut dire que le programme est habilement construit et mené de mains et de voix de maîtres, plaçant çà et là, entre les groupes d’ayres chantés, des pièces instrumentales de grande qualité, excellemment exécutées — William Lawes, Christopher Simpson, Francis Withy, Daniel Norcombe et Jacques Gaultier dit d’Angleterre en sont les compositeurs, laissant la parole tantôt à la viole, tantôt au luth, tantôt, comme c’est plus rare, au luth et au clavecin à la fois —, n’oubliant pas les pièces plus légères au milieu de celles, majoritaires, plus sombres et dramatiques. On ne s’ennuie pas un instant, et le disque s’écoute volontier d’une traite, comme un concert.

Certains, peut-être, déplorerons l’emploi du ténor Jeffrey Thompson et n’entendrons que ses défauts. Certes, du point de vue la stricte technique, sa performance n’est pas “impeccable” ; il y a çà et là des attaques que l’on pourrait qualifier de douteuses, un vibrato inégal, des couleurs surprenantes. Ce serait cependant négliger le style de son chant, le soin de son phrasé, la délectation des mots. Il y a sans doute là une certaine sprezzatura, cette aimable nonchalence prônée entre autres par Baldassare Castiglione et qui envahit la France et l’Angleterre. Car si défauts il y a, il y a aussi beaucoup de naturel et de spontanéité. Amateurs de bel canto, passez votre chemin : il serait là bien hors de propos ! Ces ayres ne se chantent ni comme du Händel ou du Scarlatti, ni même comme de savants airs de cour à diminution à la française, et encore moins comme de la musique de messe. Tel est le pari, osé en ces temps de grande uniformisation des “produits” musicaux, même “baroques”, et réussi par La Rêveuse.

À aucun moment Jeffrey Thompson ne se complaît dans l’évocation vague d’une ambiance de la musique et du texte : il incarne, non sans engagement, l’une et l’autre. Articulant à la perfection, osant même — avec une parcimonie qui les rend réussis — des effets dramatiques excessifs, maîtrisant la tessiture — des aigus magnifiques amenés avec art ainsi que certains petits tics vocaux insaisissables qui préparent les notes viennent, çà et là, déclencher quelques agréables pâmoisons, car il y a bien une certaine sensualité dans cette musique et dans ce chant —, il trouve sans doute ici des pièces qui lui convienne à merveille et dont il fait des merveilles.

Ses comparses, bien entendu, n’y sont pas pour rien. Leur continuo est toujours subtil et soigné, faisant corps avec la voix sous les doigts inventifs de Bertrand Cuiller — à qui la musique anglaise réussit, on regrette d’ailleurs presque qu’une petite pièce soliste, comme à Benjamin Perrot, ne lui soit pas confié — et de Benjamin Perrot — dont on ne regrette pas du tout, bien évidemment, les Jacques Gaultier joués en solo —, et sous l’archet ferme et vivant de Florence Bolton. Ils savent choisir et varier tout au long du disque la composition et la présence de leur accompagnement, en augmentant ainsi la variété. Une pièce est même accompagnée en accords à la viole, lyra way, pratique rare mais musicalement très intéressante.

Il nous semble même pouvoir dire que du — relatif — contraste entre la sprezzatura et l’engagement de Jeffrey Thompson et la rigueur — pas raideur — du continuo naît un tout non pas incohérent, mais subtilement équilibré.

image’est sans hésitation aucune que je recommande donc chaleureusement cet enregistrement on ne peut plus réussi — ce à quoi La Rêveuse nous a habitués avec cinq disques de haut vol. Voilà assurément un nouvel opus que, comme ses aînés, l’on écoute et que l’on réécoute avec plaisir, que l’on réécoutera encore et encore. Oh oui, encore !

Henry Lawes (1595–1662) : Ayres

La Rêveuse :
Jeffrey Thompson, ténor
Bertrand Cuiller, clavecin
Florence Bolton, dessus et basse de viole
Benjamin Perrot, luth, théorbe et guitare baroque
Direction artistique : F. Bolton et B. Perrot.

Deux extraits. Pour le premier, j’ai copié le texte et sa traduction. Je conseillerais, s’il m’est permis, de lire d’abord la traduction (ou le texte si l’on est très bon angliciste), puis d’écouter en suivant le texte.

Lorsque tu verras, pauvre excommuniee de toutes les joies de l'amour, la récompense absolue et le destin glorieux que m'a valus ma bonne foi, maudis alors ton inconstance.

Car tu supplieras l'Amour avec pleurs et plaintes comme je te suppliais jadis; lors toutes tes larmes seront vaines comme les miennes l'étaient jadis, car tu seras damnée par ta fausse apostasie.

When thou, poor excommunicate
From all the joys of love, shalt see
The full reward and glorious fate
Which my strong faith hath purchas’d me,
Then curse thine own inconstancy.

For thou shalt weep, entreat,complain
To love as I did once to thee;
When all thy tears shall be as vain
As mine were then, for thou shalt be
Damn’d for thy false apostasy.

***

***

Enfin, petit addendum final. J’aurais cité, sans cet ajout, tous les disques sauf le très beau Buxtehude / Reincken — que j’aime beaucoup. Voilà, maintenant ils sont tous cités.

Rédigé par L’Audience du Temps

Publié dans #Lawes, #La Rêveuse, #Jeffrey Thompson, #Domaine anglais

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Florence Bolton 12/03/2013 16:44

merci Loïc pour cette belle critique ! Oui, je trouve, comme tu le dis, que ce qui est touchant sur ce disque est que Jeffrey Thompson a su trouver le ton juste car, si on les regarde, ces textes sont très forts avec des images parfois violentes. Il s'agit de textes poétiques amoureux mais on n'y trouve pas que des guirlandes roses et des petits oiseaux; pensons aussi à ce qu'a dû être cette époque difficile, entre la guerre civile, la chute de la royauté (ce qui signifie chômage pour la plupart des artistes et pas de Pôle Emploi ! )...Henry Lawes a tout perdu, son travail, son frère, il a été obligé de prendre un poste de maître de musique dans une famille aisée pour joindre les deux bouts..Je suis donc un peu décontenancée en lisant la critique de Muse Baroque, qui parle de farces et d'airs à boire chantés nonchalament au bord d'un chemin. Merci Loïc donc pour cette critique d'une grande richesse et qui ouvre des voies de réflexion nouvelles, en osant dire, par exemple, qu'on n'est pas forément obligé de chanter cette musique "le cul bien droit sur une chaise" (je pique l'expression à Scarlett de la Croix) et qu'il s'agit là d'une musique bien vivante. J'espère que ces échanges vont faire un peu évoluer les mentalités sur les choix d'interprétations qui, encore aujourd'hui, sont relativement uniformes et étriqués.

L’Audience du Temps 12/03/2013 16:57

Merci, Florence, pour ce commentaire qui complète bien, à mon avis, ce que j’ai pu écrire. Je souhaite de tout cœur que ce disque reçoive l’accueil qu’il mérite. Longue vie à La Rêveuse !

Claire 12/03/2013 13:00

BRAVO... aux musiciens et à cette chronique ! Que de talents et de sensibilité !

L’Audience du Temps 12/03/2013 15:44

Merci, Claire ! En espérant que ça soit largement diffusé…